« Common Voices » : quand l’opéra traverse l’histoire de deux communautés

Tzu-yu Hua, membre d’troupe féminine se produisant au Crescent Theatre
à San Francisco dans les années 1920. | Photo de Digital Archive of Chinese Theater in California

L’exposition Common Voices, qui se tient du 25 mai au 15 juillet au centre culturel italien du Grand Vancouver, offre une rétrospective sur un pan méconnu de l’histoire de Vancouver. Elle met en lumière comment l’expérience migratoire des communautés cantonaise et italienne, dont l’histoire, la culture et l’évolution sont dissemblables, est intrinsèquement reliée à une forme d’art très spécifique : l’opéra.

En rassemblant des photos d’archives en noir et blanc, des affiches publicitaires d’époque ou encore des costumes et des coiffes spectaculaires portés lors de diverses représentations du début du 20e siècle, Angela Clarke, la directrice et curatrice du musée du Centre culturel italien à l’initiative de cette exposition, a voulu souligner

l’importance de l’impact de l’opéra au sein de ces deux communautés. Un impact commun. Celui de les rapprocher de leurs racines pour mieux s’adapter dans un nouvel environnement parfois hostile. De les guérir de leurs maux. De leur donner une voix.

L’opéra pour maintenir une identité culturelle

Pour mieux comprendre cet impact, il faut revenir au contexte du début et du milieu du 20e siècle, à l’époque où la première génération d’immigrants italiens et cantonais
s’est installée à Vancouver.

Dès le début de la Seconde Guerre mondiale, alors que l’Angleterre et les sujets du Commonwealth déclaraient la guerre à l’Italie, une cinquantaine d’hommes d’origine italienne ont été capturés et emprisonnés dans un camp de travail, le camp de Kananaskis en Alberta, avant d’être transférés dans un autre camp en Ontario.

Tout au long de leur captivité, qui durera trois ans, de 1940 à 1942, ces hommes se sont réunis au sein d’une chorale. Leur répertoire mélangeait à la fois des chants religieux, folkloriques et des airs d’opéra italien. L’un de ces hommes en particulier était chanteur d’opéra de métier, et de ce fait, aussi le mentor vocal de la chorale dont la popularité dépassera les limites du camp.

« C’est au travers de leur histoire que l’importance de l’opéra et de la performance en tant que moyen pour maintenir une identité et une appartenance communautaire prend tout son sens », affirme Angela Clarke. « C’était non seulement un moyen pour ces immigrants d’échapper le temps de quelques chansons à leur dur quotidien, mais également un moyen pour eux de faire face à la discrimination et à l’éloignement d’avec leurs familles. Par leurs chants, ils ont su maintenir leur identité culturelle et l’ont consolidée avec leurs codétenus italiens. »

L’opéra comme divertissement pour oublier l’isolation

L’opéra cantonais a joué un rôle similaire au sein de la communauté chinoise. Il faut toutefois remonter un peu plus loin dans le temps pour en saisir la portée. Arrivés dès la fin du 19e siècle, les immigrants cantonais étaient principalement des hommes venus pour participer à la ruée vers l’or avant de travailler sur le chemin de fer Canadien Pacifique. Jusqu’en 1947 cependant, et sur un laps de temps de près de 25 ans, l’immigration chinoise a été légalement interdite au Canada, une période plus connue sous le nom d’ère de l’exclusion. L’idée était alors qu’une fois le chemin de fer achevé, ces hommes retourneraient dans leur pays d’origine. « Pour certains, c’était impossible. Ils étaient trop pauvres pour se payer un billet de retour. Ne pas avoir la possibilité de voir leur famille, ne parlant pas anglais et étant isolés dans Chinatown, l’opéra était le principal, voire leur unique divertissement », explique Angela Clarke. « Sans oublier qu’ils n’étaient quasiment qu’entre hommes. »

La grande collection d’affiches publicitaires rassemblées pour l’exposition témoigne de cette situation. Les posters rendent compte de la façon dont les venues d’opéra étaient annoncées tout en montrant les évolutions du genre au fil des années. Mais ils témoignent surtout du public qui était susceptible de répondre à ces annonces publicitaires.

« Les affiches des années 1920 et 1930 sont uniquement écrites en chinois et ne représentent que des femmes. On focalise davantage sur l’interprète que sur l’histoire. L’image que véhiculent ces femmes maquillées, coiffées et habillées de costumes colorés ou parfois vêtues de maillots de bain, était destinée à attirer ce public masculin isolé, souvent célibataire et en manque de divertissement », indique la directrice du Centre culturel italien.

Bien que l’opéra ait été communément considéré comme étant une forme d’art réservée à l’élite, il est évident que cette affirmation s’effrite lorsqu’on la transpose dans le contexte de l’histoire de ces deux communautés. « L’opéra ne se produisait pas que sur scène, explique Angela Clarke, cela faisait véritablement partie de leur culture. » Lors de réunions en famille ou de festivités au sein de la communauté italienne, il arrivait très souvent que des airs d’opéras enregistrés sur des 45 ou des 33 tours soient extirpés du précieux coffre qui les enfermait pour faire revivre les chansons qui rythmaient leur vie à la maison. »

Et c’est exactement cela que souhaite montrer l’exposition Common Voices. L’opéra a permis de conserver le lien qui rattachait ces deux communautés distinctes à leurs origines, pour qu’elles puissent maintenir une identité propre, pour qu’elles puissent se rassembler et se construire en tant que communauté à Vancouver.

Common Voices, 25 mai au 15 juillet
www.italianculturalcentre.ca

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