« La Beauté sans fard » des toiles d’Yvonne Muinde

Beautiful Black, par Yvonne Muinde. | Photo de Fazakas Gallery, Vancouver, BC

La beauté a-t-elle une couleur ? Dans un monde où la diversité culturelle est souvent synonyme de tensions, l’art peut-il être un média privilégié pour traiter du racisme ? Les toiles de l’artiste kenyane Yvonne Muinde donnent des éléments de réponse à la galerie d’art Fazakas de Vancouver depuis le 7 septembre.

La galerie Fazakas a l’habitude de recevoir les œuvres d’artistes de différentes origines. Sa directrice, Latiesha Fazakas, aime « faire entendre différentes voix de différentes cultures, parce qu’avec de nombreux pays qui se rencontrent ici, à Vancouver, il est intéressant que l’art issu de ces différentes cultures s’y rencontre aussi ».

Ce mois-ci, c’est à l’artiste Yvonne Muinde que la galerie consacre une exposition. La peintre, née au Kenya en 1974, a vécu à Nairobi pendant ses dix-huit premières années avant d’aller faire ses études aux Etats-Unis. Elle a ensuite vécu en Australie et en Nouvelle-Zélande avant de s’installer récemment à Vancouver.

Photo de Fazakas Gallery, Vancouver, BC

Quand elle a découvert le travail d’Yvonne Muinde dans son atelier de Chinatown, Latiesha Fazakas voulait tout exposer : « Je trouvais que son art était très fort et avait un message politique puissant », se souvient-elle. « Dans un monde tellement polarisé, tout blanc, tout noir, son travail ouvrait une discussion plus large sur la question de la race, de la culture, du genre », ajoute la directrice. Ensemble, elles ont choisi dix tableaux, des portraits de femmes, peints sur une longue période, allant de 2003 à 2017, qui, comme les pièces d’un casse-tête, « viennent créer une bulle pour raconter une histoire », selon le souhait de l’artiste.

L’art de la couleur
Et cette histoire, c’est celle d’une femme et d’une couleur de peau. Née d’un père kenyan et d’une mère slovène, Yvonne Muinde est de tout temps confrontée à cette question : « Au Kenya, je suis traitée comme une Blanche. Aux États-Unis, je suis automatiquement Noire. Il n’y a pas de distinction, de nuances, de
mixité », remarque-t-elle

Yvonne Muinde. | Photo de Fazakas Gallery, Vancouver, BC

Ce qui frappe dans ses tableaux, lumineux, c’est le traitement des couleurs: la couleur chaude de la peau, celle des fonds clairs qui mettent les corps en valeur, le contraste avec le blanc des vêtements. L’une des œuvres est intitulée Beautiful Black. Une autre, Altered States, montre une femme faisant face à un miroir, avec un pot de crème pour se blanchir la peau. C’est cet espace entre la beauté et la condamnation d’une couleur de peau que les toiles invitent à explorer. Pour Latiesha Fazakas, « la force de cette exposition est de permettre aux gens de s’engager personnellement dans un questionnement : comment une chose sur laquelle je n’ai absolument aucun contrôle, comme la couleur de ma peau, peut ne pas être comme il faudrait ? », questionne-t-elle.

Peindre pour comprendre le monde
C’est pour tenter de répondre à cette question qu’Yvonne Muinde a peint Between Righteousness and Racism, la pièce maîtresse qui donne son nom à l’exposition. « Mes tableaux m’aident à comprendre comment expliquer certaines choses à ma fille. Je fais une peinture pour m’aider à penser. Ça ne réussit pas toujours, ça ne se termine pas toujours par une réponse, ça peut finir par une autre question », évoque l’artiste.

Et des questions, l’exposition en soulève de nombreuses. Faisant écho à l’actualité des États-Unis, aux affrontements raciaux et aux violences policières, la toile qui représente une fillette pointée par une arme à feu interpelle : « Comment passe-t-on du rôle de policier protecteur à celui de tueur ? Comment glisse-t-on du droit chemin vers le racisme ? », se demande la peintre.

Yvonne Muinde. | Photo de Fazakas Gallery, Vancouver, BC

Yvonne Muinde poursuit en élaborant que « c’est un peu ce qui s’est passé en Australie, en Nouvelle-Zélande ou en Amérique du Nord, où l’on sortait des enfants de leurs communautés de natifs pour les mettre dans des écoles parce que c’était bon pour eux, mais ces communautés ont été détruites ». « Même au Kenya, avec la colonisation, il était bon de rendre les populations plus civilisées », ajoute-t-elle.

C’est tout l’art d’Yvonne Muinde d’amener le spectateur à ces réflexions, par le biais de la beauté de ses modèles, de ses tableaux. « Je n’aime pas les images pénibles mais je veux qu’une belle image vers laquelle vous venez vous fasse réfléchir et que vous vous disiez : ‘eh, finalement, ce sujet n’est pas si joli’ », indique-t-elle.

Yvonne Muinde utilise les techniques traditionnelles de l’art occidental, la peinture à l’huile sur toile, pour attirer le regard. La peintre accompagne chacune de ses œuvres d’un commentaire, qui « l’aide à clarifier quel est l’objet de la réflexion et lui donne l’occasion de parler au spectateur, d’entamer une conversation avec lui ». Le dialogue est donc ouvert en beauté à la galerie Fazakas.

L’exposition Between Righteousness and Racism se tient à la galerie Fazakas, située au 688 Hastings Street à Vancouver, du mardi au samedi jusqu’au 7 octobre. Entrée libre.

 

 

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