L’espresso, un art italien revendicatif

« Le café est le baume du cœur et de l’esprit », avançait Giuseppe Verdi. Dans la Cité de verre, le propos semble tout à fait assimilé. A toute heure du jour comme de la nuit, une personne sur trois arpente les rues, avec à la main un gobelet de café. S’il s’agit d’une pratique courante, peu remise en cause, il est une communauté qui a pourtant son mot à dire sur la question. A quelques semaines du Marché de Noël italien du 24 novembre au Centre culturel italien, La Source revient dans cet article publié pour la première fois en novembre 2013 sur les origines de la communauté italienne à Vancouver.

Des premières communautés italiennes installées à Strathcona dans les années 1910, les vagues de migration se sont depuis succédées. La plus conséquente a eu lieu en 1950, lorsque l’économie italienne luttait pour sortir des affres de la guerre.

Dans le sillage de Little Italy

Les immigrants, majoritairement des travailleurs non qualifiés et des artisans, s’installèrent à East Van et le long de Commercial Drive. Vicenzo fut l’un d’entre eux. Arrivé à l’âge d’un an à Vancouver, il tient encore la boutique de tailleur que son père a ouvert il y a désormais 50 ans. « Le Drive était essentiellement composé d’Italiens. Puis dans les années 1980, d’autres communautés sont arrivées dans le quartier et Little Italy a progressivement disparu pour laisser place au métissage actuel. Maintenant, si tu as de l’argent et tu es Italien, tu vis à North Burnaby », témoigne-t-il, un gobelet d’une grande chaîne de café à la main. Questionné sur ce sujet, il rétorque : « Oui, dans le quartier, on me taquine à ce sujet. Mais moi, l’espresso je le trouve trop amer, je préfère l’americano. »

Du grain à moudre

Protéger les traditions face à l’inéluctable processus d’intégration et l’éloignement culturel croissant des nouvelles générations motive Mauro Vescera, directeur d’Il Centro, Centre Culturel Italien à East Van. « A un moment, nous devons repenser la mission du Centre lorsque les générations qui l’ont créé en 1973 auront disparu », avance-t-il. « Désormais qualifiés, les jeunes migrants italiens arrivent à Vancouver avec un visa de travail temporaire. Nous devons redéfinir ce qu’est un centre ethnocentrique, l’ouvrir à de nouvelles orientations. »

Le programme propose maintes activités, mais c’est au café Osteria du Centre qu’aiment se retrouver les membres. Autour d’un espresso ou d’un cappuccino, ils commentent le dernier match ou s’organisent pour le prochain tournoi de bocce. Le café fédère et joue ainsi le rôle de liant social.

Même ambiance sur le Drive. Au café Abruzzo, le brouhaha de la clientèle essentiellement masculine est couvert par les commentaires sportifs télévisuels. Frank, l’un des propriétaires et fondateur du lieu en 1994 revient sur l’essence même du café : « Nous utilisons la marque Lavazza, les grains viennent d’Italie et ont été torréfiés là-bas. Ici, la majorité des torréfacteurs locaux brûlent les grains, ils les torréfient à une température plus élevée pour que cela aille plus vite et rapporte plus. » Le résultat : un goût amer, qui incite le consommateur à le diluer, le couper avec du sucre, du lait.

Un art, une passion

Un scandale pour Brian Turko, fondateur du Café Milano. « En Amérique du Nord, l’espresso est considéré comme un agent de saveur pour les boissons à base de lait. Or, c’est l’essence même du plaisir », s’anime-t-il. Fasciné par les cafés italiens qui bordaient le Drive de sa jeunesse, Brian a été formé pendant un an auprès du maître torréfacteur, Francesco Curatolo, lui-même initié par les frères Musetti en Italie.

Dans son arrière-boutique, tel un alchimiste, il invente des mélanges afin de proposer ce qu’il aime appeler « une tasse de bonheur ». Une de ses créations comportant 10 variétés de grains d’Arabica lui a valu la médaille d’or à la dégustation internationale du café à Bresica en 2012.

Brian Turko, fondateur du Café Milano. | Photo par Alice Dubot

Cette entreprise familiale est fière de rappeler que Francesco Curatolo a préféré vendre sa compagnie de torréfaction à Brian pour cinq cent mille dollars contre la proposition de rachat faite par Starbucks à deux millions de dollars. « La chaîne ne s’intéressait pas au café mais voulait annihiler la concurrence. Francesco l’a tout de suite compris et a vu ma détermination à perpétuer son art du café. »

Même si, selon Frank, les nouveaux coffee shops branchés prennent le café « trop au sérieux », l’engouement qu’ils rencontrent semble confirmer que l’Espresso tel que le défend la communauté italienne a de beaux jours devant lui.

Article publié dans le Volume 13, Édition 32 du 5 au 19 novembre 2013.

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