Le bonheur d’aider… mes années auprès des réfugiés chiliens à Edmonton

Photo par kurt-b (Flickr, https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0/)

On est en Alberta, en 1975, juste après la prise de pouvoir brutale de la dictature du général Pinochet au Chili. Les réfugiés affluent. On parle toujours des difficultés du bilinguisme, mais voilà un groupe pour qui c’est une réalité urgente. Il leur serait sans doute plus facile d’apprendre le français, mais ils sont envoyés, à l’époque, en Alberta, parce que le taux de chômage était le plus bas au pays.

Après avoir pourvu à leurs besoins les plus urgents, le service d’immigration les envoie au bureau local de Main-d’œuvre Canada, où un interprète s’occupe d’eux. Après les avoir aidés à remplir les formulaires de rigueur, cette personne communique à un conseiller leurs qualifications et les problèmes qu’ils ont exprimés, et ce dernier explore avec eux les possibilités de travail, les divers cours d’anglais disponibles, les agences qui peuvent les aider à chercher un logement , les services de garderies d’enfants, s’il y a lieu, bref tout ce qui touche à leur installation dans leur nouveau cadre de vie.

Ces nouveaux arrivants en provenance du Chili ont passé par des tribulations affreuses : torture, emprisonnement, rejet d’asile dans d’autres pays sud-américains. Ils sont brisés physiquement et mentalement. Ils arrivent dans une société accueillante, certes, mais qui ne parle pas leur langue et où le climat, les coutumes, le train de vie sont différents. Par exemple, chez eux on vivait dehors, les rues fourmillaient à toute heure, et ils s’étonnent de voir nos rues désertes. Ils viennent d’un pays où l’on ne peut se permettre de rien jeter, et ils voient notre société de surabondance et de gaspillage. Ils se laissent parfois éblouir par la facilité des achats à crédit.

Ces réfugiés chiliens sont sidérés par le contraste entre le froid implacable de l’hiver et les maisons surchauffées. Pour leur venir en aide, j’organise donc parmi mes amis et voisins une collecte de vêtements d’hiver. Ils ne sont pas habitués à nos appareils domestiques, à notre type d’alimentation, à notre ponctualité, à nos écoles moins structurées, à la stricte observance des lois, enfin tout requiert un effort d’adaptation. C’est le prix qu’ils sont prêts à payer pour vivre dans un pays libre. En retour, ils nous apportent toute une culture nouvelle et exubérante qui s’apparente davantage à la francophone qu’à l’anglo-saxonne.

Lorsque j’ai appris leur arrivée par un article de journal, quelques amies de mon cercle espagnol et moi nous sommes portées bénévoles pour aider leur insertion parmi nous. Mon travail d’interprète pour Main-d’œuvre Canada est très intéressant, enrichissant et parfois frustrant : on se sent souvent impuissant à faire assez pour les aider, et comme dans tout groupe, il y en a qui sont moins débrouillards et qui se créent des problèmes. Même les employés du bureau les aident volontiers hors des heures de travail. Parfois, j’invite une famille à partager notre souper, et des esseulés à célébrer la fête de Noël chez nous.

Dans une journée typique, je dois d’abord accueillir les nouveaux. L’un d’eux a perdu une valise et j’aide à faire une réclamation à la ligne aérienne. Il m’a déjà fallu accompagner à l’hôpital une famille arrivant avec un enfant malade, ou une femme sur le point d’accoucher. Ou je rassure un monsieur que, non, il n’y a pas de quartier en ville où il lui est interdit d’aller parce qu’il n’est pas citoyen canadien. J’accompagne une dame au 6e étage pour l’inscrire à un cours d’anglais. Un de nos « anciens » revient parce qu’il a été mis au chômage temporaire et cherche du travail pour payer son loyer. Sur ce arrive un type qui souffre d’un mal de dents atroce, et je lui trouve un rendez-vous avec un dentiste. Une famille vient nous raconter ses difficultés avec le propriétaire, qui les accuse de dommage au système de chauffage qui a des fuites. De plus, il y a des souris, et la dame est hystérique parce qu’il y avait des rats en prison et cela lui donne des cauchemars. Alors que nous nous pensons sur le point de perdre l’esprit, les choses se calment un peu, et une des conseillères me demande de traduire un billet doux anonyme en espagnol qu’elle vient de trouver dans son casier du bureau. Très poétique, d’ailleurs !

On m’envoie parfois en taxi pour interpréter l’entrevue d’un Chilien avec un employeur, ce qui m’a fourni l’occasion de visiter les « entrailles » d’une imprimerie, d’un atelier de tailleurs, d’une usine de meubles, et que sais-je. On apprend vraiment bien des choses dans ce boulot à part la satisfaction d’aider les autres ! Et qui aurait jamais imaginé que je parlerais tant espagnol dans la ville d’Edmonton ?

 

Louise T. Dawson

Québécoise de naissance ayant vécu longtemps en Alberta avant de s’installer à Vancouver pour y continuer une longue vie enrichie par toutes sortes de bénévolat, linguistique et autre.

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