Violence, non-violence et souffrance nécessaire, une autre vision

Le 24 janvier se tiendra à SFU une conférence organisée autour du thème de la violence, de son opposé et des souffrances qu’elles entraînent tant chez l’homme que dans la nature. C’est le professeur de sociologie Peyman Vahabzadeh qui s’exprimera sur le sujet, accompagné du professeur émérite des humanités Ian Angus, tous deux de la même université. Éclairage.

 

La Source : Nous savons tous ce qu’est la violence, mais pouvez-vous nous expliquer ce qu’est la non-violence ?

Peyman Vahabzadeh : Ma confession, mon travail et mes recherches démontrent que nous ne savons pas vraiment ce qu’est la violence. Il y a une conception très étroite de la violence qui domine de nos jours, qui est, en simplifiant, une conception libérale de la violence que je remets en cause ; et qui la réduit le plus souvent à une violence entre deux individus. La violence est beaucoup plus large que ça, et dans mon travail, je montre une conception (..) phénoménologique d’approche de la violence qui vient avec une conception tripartite de sa représentation. Je parle de violence structurelle, institutionnelle et « hubristic »
en anglais, « arrogante » en français. Un exemple de violence structurelle, c’est le patriarcat ou le racisme qui sont inscrits dans la structure de nos
sociétés. Pour la violence institutionnelle, elle nous est imposée par les institutions au moyen des régulations, du contrôle, des lois. Ces dernières sont très importantes car elles sont la source de toutes les violences faites par les États. Dans les sources de violence institutionnelles, il y a bien sûr les États, diverses institutions comme l’armée, la police ou encore les hôpitaux psychiatriques. En dernier, vient la violence dite arrogante, ou la violence des individus les uns envers les autres telles les insultes, le viol ou encore le meurtre.

 

L.S : Quand la non-violence est-elle née ? Vient-elle du Nouveau Testament comme le pensent beaucoup de personnes ?

P.V : Il y a différentes formes de non-violence qui varient selon les individus. De nos jours, et depuis le XXe siècle, on pense souvent en Occident que le concept vient de la religion chrétienne, ce qui est possible, mais si l’on va au-delà de la civilisation européenne, on s’aperçoit que l’idée peut être retrouvée dans les anciennes religions indiennes comme le bouddhisme ou le jaïnisme. Elles ont une profonde compréhension de ce que nous appelons de nos jours la non-violence, sans pour autant en avoir le concept. Ce que j’explique dans mon livre, c’est que le concept de non-violence que l’on a en ce début de XXIe siècle vient d’une approche chrétienne du XIXe mais à l’époque, on n’utilisait pas ces notions. En fait il n’existait même pas de nom pour la désigner. Les chrétiens utilisaient des termes pour la décrire comme le pacifisme, la résistance passive (…) ou la désobéissance civile.
Tolstoï oppose le concept de l’amour à celui de la violence (…) mais je crois que le concept de non-violence tel que nous le concevons a été forgé par le Mahatma Ghandi en Inde qui est passé par toutes les étapes du pacifisme, de la résistance passive jusqu’à arriver au concept moderne de la non-violence.

 

L.S : La non-violence est principalement imposée à la société par la loi et les règles de la société, et la loi est imposée de force par les États. N’est-ce pas un paradoxe ?

P.V : Comme je l’ai dit, les lois sont source de toutes les violences dans la société. Elles réduisent la diversité sociale et la diversité des actions sociales qui ne sont plus possibles que dans les cadres admis par les lois des États. Pourquoi les lois nous imposent-elles ce type de régulation ? Parce qu’elles essayent de définir un type de relations horizontales entre les individus de façon … non-violente. Les États monopolisent la violence qui est interdite aux citoyens. S’ils l’utilisent, ils seront eux même punis par la loi ce qui est, bien sûr, un paradoxe.

 

L.S : Qu’est-ce que la souffrance nécessaire ?

P.V : Laissez-moi vous expliquer. La manière dont nous vivons en Occident, la nourriture que l’on consomme, les vêtements que l’on porte, les objets que l’on achète sont tous subventionnés par la souffrance involontaire d’autres humains du Sud, ainsi que la souffrance de non-humains. En d’autres termes, nous imposons nos souffrances, et nos souffrances potentielles, à d’autres. Les travailleurs en Chine, au Bangladesh,
au Congo et au Mexique produisent (…) les objets que nous achetons. Leur main-d’œuvre faiblement rémunérée nous subventionne bien qu’ils n’aient jamais demandé à le faire. Cette souffrance leur est imposée sur la base d’une relation inégale créée par le capitalisme entre le Nord et le Sud. Il en va de même pour les souffrances que nous imposons aux non-humains, principalement les animaux que nous enfermons dans des cages. On les emprisonne, les torture, les tue et les viole pour produire des produits laitiers et de la viande. Cela ne s’arrête pas là. On coupe les arbres, on détruit des rivières et toutes les strates du biome, ce qui est la façon de faire des humains avec leur environnement en lui imposant ses souffrances. Pour s’en libérer,
il faudrait être en mesure d’arrêter d’imposer nos souffrances aux autres. Dans les démocraties occidentales, les gens sont libres mais pas libérés. Ils vivent dans un système qui les subjugue et les maintient, et qui les récompense pour en faire partie. Cependant, cette récompense vient des souffrances non désirées des autres qu’impose le système capitaliste.

Ainsi, pour nous libérer et nous émanciper de ce système, il faut que tous nous nous en libérions sinon personne ne s’en libérera seul car c’est important pour nous en tant que personnes authentiques, en tant qu’humains. Ce que j’ai en tête, c’est un basculement de civilisation au-delà du système capitaliste, au-delà du système des états, de la hiérarchie, de la pyramide. Pour atteindre cela, je dois accepter ma part de souffrance de façon à ce que les autres, humains et non-humains, ne souffrent pas. Cela permettra d’atteindre le confort de ne pas faire souffrir les autres.

Peyman Vahabzadeh,
professeur de sociologie. | Photo d’Université de Victoria

L.S : En tant que Canado-Iranien, pensez-vous que l’écrasement en Iran du Boeing ukrainien puisse apaiser les tensions au Moyen-Orient ? Est-ce un exemple de souffrance nécessaire ?

P.V : Permettez-moi de vous dire ceci. Je ne suis pas un expert en politique internationale mais regardez la façon qu’ont les États-Unis d’imposer
la guerre au Moyen-Orient depuis une trentaine d’années. Cela cause des changements de régimes, des guerres civiles, d’énormes tueries, des blessés par milliers, et tous ces gens qui deviennent réfugiés obligés
de quitter leurs foyers. Tout cela dans le but de contrôler le pétrole du Moyen-Orient afin que l’Amérique ait un avantage économique sur ses compétiteurs. Vous pouvez constater la somme de souffrance déployée sur d’autres qui n’ont pas vocation à la prendre sur eux. C’est une souffrance imposée. D’un autre côté, si vous regardez le régime iranien, ils créent des zones qui leur servent de bases au Liban, en Syrie, en Irak, au Yémen. Ils imposent à ces pays la souffrance qui permet au régime iranien de se sentir en sécurité derrière ce glacis contre la menace des États-Unis. On peut le voir dans les deux camps en présence : ils imposent leurs souffrances aux autres. Pour que les Américains s’en libèrent, il leur faut prendre leur part de souffrance nécessaire qui leur permettra de s’extirper du Moyen-Orient. Il en va de même pour les Iraniens qui doivent laisser les peuples des pays voisins décider de leurs propres destins, trouver leur chemin, quitte à prendre des risques dans une région aussi politiquement explosive que le Moyen-Orient.

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