Le jardin d’Eden d’une polyglotte

Je me souviens très bien de ce sentiment pénétrant en sortant de l’avion à YVR (Vancouver), cette impression d’avoir gagné la loterie des destinées : une feuille d’érable à l’encre encore fraîche sur mon passeport, un permis de travail au Canada. Après avoir passé des mois à espérer une réponse positive des services d’immigration, je me retrouve de l’autre côté du Pacifique, un sac débordant de vêtements bien trop légers pour les températures canadiennes et de romans choisis dans la précipitation. La balade en forêt qui s’ensuit, respirant l’air de montagne, plongeant mes mains dans l’eau cristalline, vaut bien les quatre heures d’attente quasi-surréalistes à la douane, tous agglutinés et complètement lyophilisés sur place.

Brioche-ananas et thé au lait

On a beau rêver ou préparer ce moment depuis longtemps, on appréhende toujours un peu une fois projeté dans l’inconnu. Puis je me rassure en me disant qu’en parlant le mandarin, le français et l’anglais, ça devrait bien se passer. Mais j’étais loin de m’imaginer que je serais si bien entourée, si rapidement. Peu de temps après avoir posé mes bagages, beaucoup de mains se sont tendues, pour me donner du travail, des vêtements (dont les fameux pantalons de yoga, qui manquaient à ma garde-robe parisienne peu adaptée au train de vie vancouvérois), des brioches-ananas et beaucoup de thé au lait… On me souhaitait la bienvenue à Vancouver en cantonais. Cette ville est unique par sa faculté à absorber toutes sortes de cultures, de dialectes et d’influence, tout en accueillant chaque nouvel arrivant sans jugement, juste par cette étreinte que les Canadiens apprécient tant, et ce vent frais qui vient nous rappeler qu’on devrait investir dans une de ces vestes coupe-vent tape-à-l’œil…

Créole d’anglais, français et mandarin

J’ai rapidement été intégrée à un groupe coloré et cosmopolite, à échanger des enveloppes rouges pour le nouvel an lunaire avant d’aller à un spectacle de Drag Queens au fameux Commodore Ballroom, sous le regard ébahi de mon amie taiwanaise, à partager des sucreries et des histoires dans un créole d’anglais, français et mandarin, en attendant la fin de la tempête de neige…Et puis me retrouver témoin à un mariage coréen pour la Saint-Valentin… Ici on peut se retrouver autour d’un kare-kare, chanter du Teresa Teng à tue-tête dans un karaoké à Richmond, goûter les macarons au champignon ou la barbe-à-papa au marché de Granville et apprécier le dernier film bollywoodien au cinéma, le tout dans la même journée. On apprend rapidement à distinguer des bribes de phrases en farsi, cantonais, tagalog, punjabi ou même russe dans le brouhaha du métro aérien aux heures de pointe. De quoi décomplexer de son accent et de son usage créatif et peu conventionnel de la langue de Shakespeare, tout le monde se retrouve avec ses propres références culturelles en utilisant l’anglais comme langue de lien, il n’y a pas de jugement.

Une artère de Vancouver. | Photo par James Huang

Horizons différents

Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours grandi dans le multiculturalisme. Je suis française, d’un père fasciné par la culture mandingue et l’Afrique de l’ouest, et d’une mère accueillante et ouverte d’esprit. Mes parents se sont entourés de personnes d’horizons différents, partageant ainsi leurs coutumes, leurs traditions et l’histoire de leur pays. La grande majorité de mes proches et mes amis parlent au moins deux ou trois langues couramment, par héritage culturel ou par passion, résultant dans des conversations animées à la mélodie unique. Mes nombreux voyages m’ont enseigné la richesse de la différence culturelle et la beauté des villes devenues des creusets culturels. Je parle anglais, allemand, mandarin et mon prochain défi est d’apprendre l’arabe littéraire en autodidacte. Autant d’atouts pour m’intégrer rapidement à Vancouver, me suis-je dit. Et pourtant, je m’amuse toujours de voir un client bondir de stupéfaction quand il me voit parler mandarin. Mes amis ont beau avoir pris l’habitude d’avoir une blonde citant Confucius en version originale, cela reste une curiosité pour la plupart des oreilles indiscrètes au restaurant. C’est pourtant un phénomène qui s’est étendu rapidement ces dernières années, et je suis sûre que ces expressions chinoises, de même que du vocabulaire farsi ou punjabi, feront partie de l’anglais vancouvérois avant longtemps.

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