Entretien avec Hélène Frohard-Dourlent : La langue de Molière est elle en train de faire face au défi linguistique et culturel d’un français dit inclusif ?

Hélène Frohard-Dourlent est stratégiste au sein du bureau de l’équité et de l’inclusion à l’Université de Colombie-Britannique (UBC). Titulaire d’une maîtrise et d’un doctorat du département de sociologie de l’UBC, Hélène Frohard-Dourlent a plus de dix ans d’expérience dans les initiatives éducatives en matière d’équité et d’inclusion avec un accent particulier sur la diversité des orientations sexuelles et des genres. Rencontre avec cet spécialiste qui se passionne pour son travail d’inclusion.

La Source : Quel est votre travail actuel à UBC ?

Hélène Frohard-Dourlent : Mon rôle consiste à travailler sur des changements, structurel et culturel, au niveau de l’institution universitaire. La réflexion qui a lieu est de se demander ce que l’on peut mieux faire pour assurer plus d’inclusion et d’équité à l’université. Je consulte également avec l’organisme Trans-Focus, spécialiste de la diversité des genres et d’inclusion des personnes transgenres.

Hélène Frohard-Doulent | Photo d’Hélène Frohard-Doulent

L.S. : Quelles évolutions avez-vous constaté au fil des années au niveau du monde de l’éducation concernant les politiques sur les orientations et les identités sexuelles ?

H.F.-D. : Depuis mon arrivée à Vancouver en 2007, il y a eu de grandes avancées sur les questions de sexualité et de genre, notamment au niveau du conseil scolaire de Vancouver, puis au niveau de toute la province. Il existe de plus en plus de soutien structurel ; des postes existent à l’intérieur même des conseils scolaires pour pouvoir soutenir les enseignantes. Le travail réalisé par l’organisme SOGI 123 (Sexual Orientations and Gender Identities), au niveau provincial a permis de soutenir les efforts sur l’enseignement inclusif et la diversité des sexualités et des genres et ainsi mettre en place une structure de soutien forte.

L.S. : Pouvez-vous nous donner un exemple de pratique mise en place au sein de l’UBC pour favoriser ce travail d’inclusion ?

H.F.-D. : Nous travaillons par exemple à mettre en place une politique de prénom choisi qui ne correspond pas forcément au prénom officiel. Le prénom choisi est un prénom utilisé dans la vie de tous les jours. Il s’agit de s’assurer durant tout son parcours que l’élève puisse être adressé par ce prénom de manière systématique, que ce soit en passant par les personnes qu’iel* rencontre ou les systèmes informatiques par lesquels l’élève interagit. C’est une thématique complexe pour les personnes transgenres et non binaires pour qui le prénom officiel est souvent source d’anxiété et de difficulté, et pour qui ce n’est pas du tout anodin d’être appelé par le mauvais prénom lors d’un cours ou lors d’une interaction avec un membre du personnel de l’université.

L.S. : Quelle est la place du langage aujourd’hui et comment peut-on imaginer un langage qui soit plus neutre et plus inclusif ?

H.F.-D. : La notion du langage est importante. La langue anglaise a l’avantage par rapport au français d’avoir une grammaire qui n’est pas marquée par le genre de manière aussi systématique. Les adjectifs ne portent pas forcément la marque d’un genre grammatical. Un des plus gros changements en anglais que j’essaye d’encourager quand je parle à différents publics, c’est d’utiliser ce langage neutre. En anglais les pronoms they/them sont utilisés de plus en plus fréquemment comme des pronoms à la fois neutres et inclusifs. L’anglais est une langue qui s’adapte et permet de faire ça de manière beaucoup plus souple. En français, c’est un travail linguistique énorme à faire en plus, on est dans la création totale. Il faut proposer de nouvelles formes de mots, que ce soit des noms communs ou des adjectifs. Le Québec est plus en avance mais en France métropolitaine, il y a déjà beaucoup de débat sur la féminisation des mots. Pourtant la règle du masculin par défaut a forcément un impact sur nos modèles mentaux en créant une hiérarchie entre le masculin et le féminin. On est ainsi encore très loin en France de parler de langue neutre mais il existe des activistes et des linguistes francophones qui font un travail de réflexion très intéressant sur le sujet.

L.S. : Pour conclure, quelle vision souhaitez-vous pour le futur ?

H.F.-D. : On vit dans une société où l’on a toujours tendance à vouloir savoir si la personne à qui on parle est un homme ou une femme (et sans penser aux personnes non binaires !) ou comment cette personne s’identifie. Une des choses que j’aimerais voir évoluer et sur lesquelles je travaille à UBC et avec TransFocus, c’est d’aller vers une société où l’on pourrait interagir les unes avec les autres sans forcément se sentir obligé de savoir comment l’autre s’identifie parce que nous sommes à l’aise d’utiliser un langage neutre par défaut. Simplement se parler d’êtres humains à êtres humains. Comprendre que dans nos interactions de tous les jours qui sont assez rapides, on n’a pas à toujours vouloir présumer le genre de quelqu’un. Ce serait une belle avancée que j’aimerais beaucoup voir, que ce soit dans la sphère professionnelle ou personnelle.

Hélène Frohard-Dourlent propose le 17 février à 11h un webinaire gratuit sur le français inclusif. Inscription sur le lien suivant bit.ly/3aSzJQm dans la limite des places disponibles.

Pour plus d’informations visitez : www.sogieducation.org

Publication basée sur des recherches avec les éducateur·trices qui travaillent avec les élèves trans : www.tandfonline.com/doi/abs/10.1080/14681811.2015.1022819

Pour aller plus loin sur les moyens de rendre le français plus inclusif et neutre en termes de genre :
La Vie en Queer : www.lavieenqueer.wordpress.com
Divergenres : www.divergenres.org
Alpheratz : www.alpheratz.fr

* Cet article a volontairement été rédigé en utilisant une écriture inclusive, forme d’écriture neutre ayant pour objectif d’éviter d’imposer un genre masculin ou féminin aux mots.

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