Journaliste-correspondant : l’expérience parle

F_p9_journaliste_1Le métier de journaliste-correspondant d’un média étranger diffère sensiblement du travail d’autres journalistes. Il doit « embrasser » tout le territoire et les sujets importants de tous les domaines. Il lui faut ensuite identifier les nouvelles les plus importantes ou les sujets qui ont un intérêt pour des lecteurs étrangers.

Pour mieux comprendre la nature de ce rôle prestigieux maisméconnu, nous nous sommes mis « dans la peau » de l’invitée fil rouge de cette édition : Anne
Pélouas, installée au Canada depuis plus de 20 ans et correspondante du journal Le Monde. Entrevue.

Comme tous les journaux, Le Monde a de moins en moins les moyens d`envoyer ses journalistes en reportage.

Anne Pélousas, correspondante du journal Le Monde

La Source : Comment décririez-vous votre rôle de correspondante ?

La journaliste Anne Pélous

La journaliste Anne Pélous

Anne Pélouas : Je suis une touche-à-tout de l’information, qui aime dire avec humour être « spécialiste de rien, compétente en tout »… C’est la nouvelle ou l’intérêt d’un reportage qui commande mes propositions d’articles à ma rédaction parisienne :
élection d’un nouveau Premier ministre, commission d’enquête sur les femmes autochtones disparues, nomination d’un
Canadien dans un organisme international ou retard dans le programme C Series de Bombardier.

L.S. : Le Canada, c’est grand. Comment parvenez-vous à rendre compte des réalités d’un aussi vaste espace géographique ? Est-ce que vous vous déplacez beaucoup au pays ?

A. P. : Comme tous les journaux, Le Monde a de moins en moins les moyens d’envoyer ses journalistes en reportage. Il faut faire avec les moyens du bord… Avec Internet, les chaînes de télévision comme RDI ou CBC, les webinaires, il est facile d’avoir des informations en direct sans se déplacer ! Mais rien ne vaut les rencontres humaines, pour les journalistes comme pour les autres. Quand j’ai une idée de reportage, je tente de faire plusieurs propositions d’articles, pour Le Monde ou pour d’autres, afin de limiter les frais de déplacement.

L. S. : Comment, à l’échelle française ou européenne, perçoit-on cet « espace » canadien ? Est-il difficile d’en faire comprendre les différentes facettes ?

A. P. : Comme les journaux canadiens ou québécois traitent davantage de nouvelles nationales ou provinciales, la part de l’info internationale est réduite dans les journaux français. Il y a donc un intérêt modéré pour des informations sur des pays comme le Canada et il faut faire preuve d’une bonne force de persuasion pour « vendre » ses sujets ! J’ai l’habitude de dire que lorsque Obama éternue, plus rien d’important ne peut passer venant du Canada… Ceci dit, il faut aussi miser sur des sujets qui intéressent les lecteurs étrangers : l’environnement arctique, les questions d’éducation, la politique, les grands enjeux économiques, les découvertes scientifiques, la défense du français, les relations franco-canadiennes ou franco-québécoises…

L. S. : Est-ce que vous avez l’impression que l’Ouest canadien est le « parent pauvre » dans les journaux français, qui s’intéressent peut-être plus « naturellement » au Québec ?

A. P. : C’est bien vrai et c’est un peu la faute des correspondants qui sont tous basés à Montréal. Malgré nos efforts, il est plus difficile d’avoir des informations originales venant de l’Ouest. Il faudrait avoir le temps d’éplucher les médias locaux pour les trouver.

L. S. : Comment le métier de journaliste-correspondant a-t-il évolué dans la dernière décennie ?

A. P. : Il n’a pas beaucoup changé :
on travaille seul, sauf évidemment en reportage ou en couvrant des conférences de presse, avec des « patrons » de services à Paris. Les communications se font essentiellement par courriel avec eux. C’est le métier de journaliste qui évolue ! On travaille de plus en plus pour des sites Web, y compris celui du monde.fr, l’un des meilleurs au monde ! Les contraintes sont surtout liées au fait que les articles doivent être nettement plus courts.

L. S. : Avez-vous une « routine » d’écriture particulière ? Comment organisez-vous votre temps ?

A. P. : Je travaille très sérieusement ! Je lis Le Devoir au petit déjeuner, plus quelques résumés de presse électronique, puis je vais au bureau, c’est-à-dire que je monte mon escalier intérieur pour rejoindre ma pièce-bureau. J’y suis généralement de 9h à 18h, sauf les jours où je vais faire du sport dans un parc jusqu’à 10h du matin… Je prends une petite pause à midi pour manger et je repars au bureau, à moins d’avoir des rendez-vous extérieurs. Compte tenu du décalage horaire avec la France, souvent je dois aussi travailler le soir (et les week-ends), car Le Monde attend mes papiers à la première heure à Paris le matin (le journal sort en kiosque sur l’heure de midi chaque jour).

L. S. : Votre plus beau souvenir ou l’article/reportage dont vous êtes la plus fière ?

A. P. : Mes plus beaux reportages, je les ai faits en Arctique. Celui que j’ai publié en 2007 dans le magazine hebdo Le Monde 2 (devenu le magazine M) sur le Passage du Nord-Ouest est mon préféré. J’ai passé des mois à convaincre la Garde côtière
canadienne de m’inviter à bord du brise-glaces Louis Saint-Laurent pour l’un de ses derniers voyages de la saison dans le Passage du Nord-Ouest, histoire de documenter in situ le réchauffement des eaux en Arctique. On a traversé le passage en octobre sans rencontrer la moindre glace. Au dernier jour, à Resolute Bay, elle a « pris » autour du navire durant la nuit et un ours polaire se baladait dessus. Le reportage a fait la couverture du magazine avec une superbe photo de Benoît Aquin, photographe de Montréal.

Suggestion lecture pour approfondir :

Les Inuits : résistants !, le livre d’Anne Pélouas paru cette année aux éditions Ateliers Henry Rougier, dans la collection « Lignes de vie d’un peuple »

Et pour partir du bon pied en 2016, parcourez son blogue : annepelouas.com