Briser le silence autour du racisme anti-asiatique

Photo : UBC

Le 3 février 2021, le département de police de Vancouver publiait un rapport (#2102P01) révélant une « explosion » des crimes haineux envers les personnes asiatiques depuis la pandémie. Afin d’explorer le phénomène dans sa globalité, La Source a donné la parole aux communautés asiatiques de la ville.

« À Vancouver, où j’ai choisi d’immigrer pour fuir l’insécurité constante que je ressentais à Paris, une femme s’est pris un coup de poing en plein centre-ville, avec pour seule raison, son origine asiatique », déplore Sophie qui préfère demeurer dans l’anonymat.

Depuis la pandémie, cette immigrante française d’origine asiatique vit dans l’angoisse. Et à raison : entre 2019 et 2020, c’est une augmentation de 717 % des crimes haineux envers les personnes asiatiques qui a été enregistrée dans la ville de Vancouver.

Si ces nouvelles statistiques ont fait la une, le racisme anti-asiatique est pourtant loin d’être une nouveauté révèle Barbara Lee, fondatrice et présidente du Festival du film asiatique de Vancouver (VAFF).

« La communauté asiatique a toujours été désignée comme bouc émissaire pour des problèmes dans lesquels elle ne joue pas un rôle majeur : le manque de logement abordable, les inscriptions universitaires, la pénurie d’emploi, et aujourd’hui la pandémie », souligne-t-elle.

Lourd héritage historique

Selon Henry Yu, professeur à l’Université de Colombie-Britannique (UBC), cette montée du racisme anti-asiatique ne peut être comprise sans tenir compte du lourd héritage canadien.

« Les lois racistes ont été introduites dès la fondation du pays et ont été supprimées seulement dans les années 1960. Ainsi, pendant les deux tiers de l’histoire de notre pays, il était légal d’être raciste », explique-t-il.

Parmi le long historique de discrimination des personnes asiatiques, il est bon de rappeler qu’en 1885, après avoir fait venir des travailleurs de Chine pour construire un chemin de fer transnational, le gouvernement canadien interdit l’immigration chinoise. Cette barrière sera seulement levée en 1967. Entre 1942 et 1949, c’est également plus de 12 000 personnes d’origine japonaise qui sont arrachées à leur famille et à leurs propriétés pour être déportées dans des camps en régions intérieures de la Colombie-Britannique.

« La grande illusion au Canada, c’est de croire que lorsque nous avons commencé à légiférer pour dire que nous ne pouvions plus faire ça, que c’était illégal, tout s’est arrangé comme par magie et plus personne n’était raciste », ajoute Henry Yu.

Invisibilisation du racisme

Aussi choquante que soit la hausse des crimes anti-asiatiques, celle-ci ne serait que la « pointe de l’iceberg ». Selon Henry Yu, les victimes d’agressions racistes seraient effectivement nombreuses à ne pas porter plainte.

La peur de ne pas être pris au sérieux et la contrainte de devoir prouver l’acte raciste motiverait ce choix.

« Lorsque nous dénonçons le racisme, nous sommes ignorés; la discrimination est niée, minimisée, écartée ou critiquée, ce qui a pour effet de mettre le blâme sur la victime », s’indigne Barbara Lee.

Déclarer avoir subi des actes racistes va en effet à l’encontre de l’idéal canadien d’une société ouverte et multiculturelle. Ainsi, il est pertinent de noter que la stratégie canadienne de lutte contre le racisme publiée en 2019 par le gouvernement fédéral ne mentionne nullement les personnes d’origine asiatique.

Pour Sophie, il est temps de briser le tabou. « Il est important de lever l’omertà autour de ce que nous avons vécu et vivons en tant qu’ Asiatiques. À l’heure où la santé mentale est de plus en plus déstigmatisée, il n’est pas normal que nous soyons contraints de subir des propos et des comportements racistes », déclare-t-elle.

« Problèmes dans les institutions »

Selon Bernard Ho, Français d’origine asiatique, les structures canadiennes doivent être remises en cause. Il révèle ainsi ne pas avoir réussi à porter plainte pour des insultes raciales dont il a été victime, la loi canadienne ne l’interdisant pas, dit-il.

« Il y a encore de gros problèmes dans les institutions », affirme-t-il avant de continuer : « Au niveau du travail, le “plafond de verre” existe aussi : il y a énormément d’origines différentes mais pourtant les hauts postes de direction sont détenus à 95% par des Blancs », fait-il remarquer.

À la croisée d’une double discrimination linguistique et raciale, Bernard Ho témoigne d’autres expériences malheureuses. En 2007, par exemple, il se fait arrêter par un policier qui lui demande ses papiers, dont il conteste la validité car écrits en français.

« À l’époque, j’étais sous visa étudiant, donc ce n’était pas obligatoire d’avoir un permis de conduire délivré par la province », explique-t-il.

Alors que le policier l’empêche de se garer à un endroit convenable, une remorqueuse embarque sa voiture. « J’ai contesté l’amende et j’ai poursuivi le policier pour abus de pouvoir. J’ai gagné, mais ça m’a pris deux ans. À mon avis, il y a eu là un combo de racisme anti-français et asiatique », livre-t-il.

Lutter contre le racisme

« Être vu et entendu est un des outils les plus efficaces pour combattre le racisme », confie Barbara Lee, appelant ainsi à une meilleure représentation de la communauté asiatique dans l’espace médiatique et cinématographique.

La présidente du VAFF est également derrière #Elimin8hate, une campagne luttant contre le racisme anti-asiatique par une approche multidimensionnelle. Le vaste champ d’action de cette initiative inclut notamment l’éducation, le changement de politiques, le financement d’organismes communautaires, ainsi qu’une plateforme sécuritaire pour permettre aux victimes de témoigner.

Quant au professeur Henry Yu, il place son espoir dans le Forum national sur le racisme envers les Asiatiques organisé par l’Université de Colombie-Britannique.

« Nous espérons que l’événement conscientisera les Canadiens aux impacts de la discrimination des personnes asiatiques, mais aussi au long héritage raciste que nous devons enfin reconnaître », déclare-t-il.

Ce forum, qui se déroulera en ligne du 10 au 11 juin, sera traduit simultanément en français et s’ouvrira avec une discussion sur le racisme anti-Asiatique en contexte francophone.

« Nous voulions nous assurer de bien atteindre les francophones de partout dans le pays », explique Henry Yu avant de conclure. « Le racisme anti-asiatique est un problème canadien; nous devrions tous nous rassembler pour le résoudre ».

Infos : Inscription pour le Forum national sur le racisme envers les Asiatiques : www.events.ubc.ca/forum-national-sur-le-racisme-envers-les-asiatiques

Ressources et possibilité de témoigner sur : www.elimin8hate.org

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