le Mercredi 2 septembre 2026
Loading membership data...
le Mardi 1 septembre 2026 18:04 | mis à jour le 1 septembre 2026 21:52 Francophonie

ENTRETIEN – Jean Riou, une vie au service de la francophonie britanno-colombienne

Jean Riou, à 85 ans, revient sur plusieurs décennies d’engagement au sein de la communauté francophone de la Colombie-Britannique.
Jean Riou, à 85 ans, revient sur plusieurs décennies d’engagement au sein de la communauté francophone de la Colombie-Britannique.

À 85 ans, Jean Riou porte un regard rétrospectif sur plusieurs décennies d’engagement dans la francophonie de la Colombie-Britannique. Arrivé dans la province après son service militaire en Algérie, à une époque où les structures francophones sur les bords du Pacifique étaient quasi inexistantes, il s’est rapidement engagé dans la vie associative francophone.

ENTRETIEN – Jean Riou, une vie au service de la francophonie britanno-colombienne
00:00 00:00

Qu’est-ce qui vous a poussé à quitter la France pour venir vous établir en Colombie-Britannique ?

À mon retour d’Algérie, après avoir terminé mon service militaire, je n’avais plus de travail. L’entreprise où je travaillais avait fermé, je me suis retrouvé sans emploi. Je me suis dit : autant partir.

J’avais lu un article sur la Colombie-Britannique et cela m’avait donné envie de venir. Puis, lorsque je me suis marié, j’ai demandé à ma femme, Monique, si elle serait prête à venir au Canada. Elle a toujours été prête à aller n’importe où, alors elle a accepté tout de suite.

Je suis donc parti en premier. Les fonctionnaires canadiens de l’Ambassade à Paris m’avaient demandé de venir avant elle, notamment parce que Monique venait d’avoir notre premier enfant et qu’il fallait que j’aie du travail. Je suis arrivé le 1er avril et j’ai commencé à travailler dès le lendemain matin.

À quoi ressemblait la vie à Vancouver à votre arrivée ?

Ce n’était pas trop mal. La vie était aussi beaucoup plus facile pour une jeune famille. Tout était abordable. Les maisons étaient encore accessibles. Avec un salaire correspondant et en faisant certains sacrifices, on pouvait réussir à acheter une maison.

Aujourd’hui, ce n’est plus la même chose. Avec le niveau des salaires, il est pratiquement impossible pour une jeune famille de s’acheter une maison à Vancouver. C’est déjà difficile de payer son loyer.

Comment êtes-vous passé du statut de nouvel arrivant à celui d’un des principaux bâtisseurs de la francophonie en Colombie-Britannique ?

Le Centre culturel francophone de Vancouver, au cœur de la vie culturelle francophone de la Colombie-Britannique depuis 1973.

J’ai rapidement été beaucoup engagé dans la communauté et avec les fédérations des autres provinces. Dès 1968, j’ai notamment été membre de l’équipe dans les débuts du Soleil de Vancouver (plus tard renommé Soleil de Colombie-Britannique), le premier journal entièrement en français de Vancouver.

Puis, j’ai eu moins de temps pour m’en occuper, notamment parce que j’ai commencé à travailler au Conseil culturel des francophones et à m’inclure bénévolement dans la culture en organisant des spectacles et en faisant venir des artistes francophones.

À la suite de sa dissolution, j’ai fondé le Centre culturel francophone de Vancouver en 1973 puis commencé à assumer la présidence de la Fédération franco-colombienne un an plus tard.

Quel a été votre rôle dans le développement de l’éducation en français ?

À cette époque, il n’y avait pas beaucoup de francophones engagés dans ces structures éducatives. Il n’y avait pas non plus beaucoup d’écoles francophones.

Nous avons travaillé pour qu’il existe un véritable système d’éducation en français. J’ai donc commencé par contacter le ministère de l’Éducation. Puis, le premier ministre de la province Bill Bennett m’a reçu et écouté. Il a reconnu la pertinence de mes arguments et cela a fonctionné. Nous avons discuté, même s’il n’était pas du tout d’accord avec moi au départ. Finalement, il m’a invité dans la salle où étaient réunis les membres. On m’a présenté, puis quelqu’un a présenté la nouvelle loi sur l’éducation.

En 1977, le premier ministre Bill Bennett a accepté la création d’un programme scolaire en français. Aujourd’hui, à peu près, 47 écoles francophones offrent leur enseignement en français.

Quels ont été les plus grands défis que vous avez rencontrés dans votre engagement communautaire ?

Il y a notamment eu la question de la télévision francophone. Lorsque le gouvernement fédéral, qui avait alors un premier ministre francophone, a décidé de créer une station en français, six députés se sont opposés au projet, en disant qu’il n’y avait pas assez de francophones en Colombie-Britannique.

Une radio assez célèbre de Vancouver m’a invité avec les députés concernés. Pendant une heure, nous avons discuté. Lorsque le CRTC a pris sa décision, il a été annoncé qu’une station de télévision serait placée sur le canal 2 ou le canal 8, déjà associés à des stations anglophones, CBC et CTV. Moi, j’avais proposé le canal 7. Je ne voulais pas que les émissions francophones soient placées sous un signal anglophone.

Quelques mois plus tard, le secrétaire du président du CRTC m’a téléphoné pour me proposer de rencontrer le président. Je suis allé le voir dans son hôtel à Vancouver et lui ai expliqué pourquoi je pensais que le canal 7 était une meilleure solution. À l’époque, les anciennes technologies de télévision créaient aussi des problèmes d’image sur certains canaux. Je lui ai montré concrètement la différence entre les canaux et je lui ai expliqué que je voulais surtout que les francophones puissent regarder la télévision française sans qu’elle soit associée aux stations anglophones.

Radio-Canada, un acteur important de la présence médiatique francophone en Colombie-Britannique.

Le président m’a alors demandé de lui envoyer une lettre expliquant clairement pourquoi le CRTC devait changer sa décision. Je suis retourné à mon bureau et j’ai écrit la lettre immédiatement. Environ deux semaines plus tard, le CRTC annonçait que Radio-Canada serait finalement diffusée sur le canal 7.

Parmi tous les projets auxquels vous avez contribué, lesquels vous rendent le plus fier ?

Ce qui me rend le plus fier, c’est que les gens, francophones comme anglophones, me connaissaient et étaient capables de venir me parler et de négocier avec moi. Je ne me suis jamais battu avec personne. J’expliquais ce que je voulais et, généralement, ça fonctionnait.

J’avais notamment un ami au foyer Maillard, qui était anglophone à Montréal. Il me racontait que, là-bas, certaines discussions entre anglophones et francophones se transformaient en véritables batailles et que certaines choses n’arrivaient pas à être réglées. Il ne comprenait pas comment, de mon côté, j’arrivais à faire avancer les choses.

Étant donné la dispersion de la population francophone à travers toute la province…. y a-t-il des localités où la présence francophone se ferait plus ressentir en Colombie-Britannique ?

Les francophones ne sont plus seulement à Vancouver ou à Coquitlam. Ils sont partis dans d’autres communautés. Les francophones sont nombreux, mais il faut aller les chercher.

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur Maillardville, cet ancien quartier où les premiers francophones se sont installés ?

À l’époque, le Foyer Maillard comptait sept étages et servait de centre pour les personnes âgées. Il y avait également un restaurant et une cafétéria au rez-de-chaussée. Cela a duré au moins une vingtaine d’années.

L’idée initiale était d’accueillir notamment les bûcherons qui venaient du Nord lorsqu’ils prenaient leur retraite. Ils ne voulaient pas nécessairement une maison : ils voulaient surtout une chambre et un endroit où vivre. Le Foyer ressemblait donc presque à un hôtel.

Mais les mentalités ont changé et les bûcherons ont vieilli. Ils avaient besoin davantage d’espace et de beaucoup plus de soins.

Nous avons donc transformé le Foyer en ce qu’il est aujourd’hui : un centre de soins complexes qui travaille avec la régie de la santé de Fraser Health, le système de santé de la province. Il y a maintenant une centaine d’employés. Le centre n’est d’ailleurs pas réservé uniquement aux francophones. Aujourd’hui, il offre des soins complexes, et tout le monde ne peut pas nécessairement en bénéficier.

Je pense qu’il y a un problème politique : nous ne sommes pas suffisamment reconnus et le centre n’est pas bilingue. Lorsqu’il y a eu des problèmes financiers au foyer, notamment parce qu’il fallait couvrir tous les frais, nous n’avons pas reçu énormément de soutien de la francophonie. C’est difficile de mettre des choses en place lorsqu’on est une communauté minoritaire. Malheureusement, Maillardville est aujourd’hui devenu surtout un lieu-dit.

Est ce qu’on pourrait trouver encore aujourd’hui une empreinte francophone à Coquitlam en dehors de l’organisation des festivités du Festival du Bois ?

La présence francophone a diminué. Lorsqu’il y a le Festival du Bois, pendant une journée, tout le monde débarque. Mais cela ne dure qu’une journée.

Entretenir la communauté au quotidien est beaucoup plus difficile. Les gens s’éloignent peut-être aussi plus naturellement aujourd’hui. Ils ressentent peut-être moins le besoin d’appartenir à une communauté.

Ils ont parfois aussi leur propre communauté. Le jeune qui est né ici parle anglais et peut-être même mieux anglais que français. Il est davantage assimilé.

Vous avez vu évoluer la francophonie britanno-colombienne pendant plusieurs décennies. Quels changements vous ont le plus marqué ?

Les jeunes qui sont nés à Vancouver, par exemple, peuvent parler anglais et français à la maison. Ils vivent cette dualité linguistique, mais ce n’est pas forcément quelque chose qui se maintient. Une langue, ça se parle et ça se partage. Lorsque le français est seulement parlé à la maison, avec le père et la mère, cela devient beaucoup plus difficile.

C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles beaucoup de jeunes francophones sont partis. La plupart n’enseignent même pas le français à leurs propres enfants.

Mais, avec les écoles, on sent maintenant un certain renouveau. À l’époque, la mentalité était plutôt : « Non, il ne faut pas leur enseigner deux langues. » Aujourd’hui, les choses ont changé.

Selon vous, quels sont les principaux défis auxquels la francophonie de la Colombie-Britannique fait face aujourd’hui ?

Ottawa était peut-être autrefois un peu plus généreux. Les choses étaient organisées. Aujourd’hui, je pense qu’il doit être plus difficile de demander de l’argent. L’aspect culturel est également affecté. Les budgets sont réduits et beaucoup plus serrés.

J’étais ami avec le directeur des finances de Vancouver et avec les gens qui travaillaient avec lui. Lorsque j’avais besoin d’argent ou de quelque chose, je pouvais aller les voir et obtenir ce dont j’avais besoin.

C’est important dans la construction de tout cela. Il avait confiance dans le fait que ce que j’allais faire avec l’argent allait fonctionner et tenir dans le temps. Et moi, j’avais confiance en lui.

Par exemple, si j’avais besoin de 10 000$ , je lui expliquais le projet, je lui présentais tout le programme et les dix-mille dollars étaient prévus pour l’ensemble du projet.

En tant qu’un des bâtisseurs de la francophonie de la province, que représente pour vous la nouvelle génération de jeunes francophones ? Quel regard portez-vous sur la relève institutionnelle francophone ?

Je pense que les jeunes n’ont plus cette ancienne mentalité selon laquelle il fallait s’écraser. Ils savent ce qu’ils veulent et ils sont prêts à le demander.

Il existe des organismes qui entretiennent la francophonie. Ce que je trouve dommage, c’est qu’ils sont un peu dispersés. Ce sont des organismes qui ne communiquent pas toujours entre eux.

Le petit défaut que je pourrais relever, c’est qu’il y a beaucoup de va-et-vient. Il y a beaucoup de gens qui arrivent, mais sans nécessairement laisser une continuité derrière eux.

Quel message aimeriez-vous transmettre aux futures générations de francophones de la Colombie-Britannique ?

Tout simplement, bonne continuation. Soyez fiers de ce que vous êtes.

 

Propos recueillis par Lauren Théodet

Les commentaires s'afficheront une fois que vous aurez atteint la fin de l'article.