À l’heure des algorithmes et de l’intelligence artificielle, l’éducation aux médias est aussi une question de représentation et de vitalité pour les communautés francophones en situation minoritaire.
À l’occasion de la Semaine mondiale de l’éducation aux médias et à l’information de l’UNESCO, du 24 au 31 octobre, la question n’est pas seulement de savoir comment distinguer une information fiable d’une fausse nouvelle. Pour les francophones de la Colombie-Britannique, elle soulève aussi un autre enjeu : comment accéder à une information en français qui reflète leur réalité et leur permet de prendre part aux conversations qui façonnent la société ?
C’est notamment autour de ces questions que s’est tenu à Vancouver, du 21 au 25 octobre, le Forum jeunesse pancanadien de la Fédération de la jeunesse canadienne-française (FJCF), sous le thème Mission information.
Des jeunes branchés, mais toujours en questionnement
Pour Emma Raphaël, présidente et porte-parole de la FJCF, le choix du thème répond aux préoccupations exprimées par les jeunes dans le cadre du Baromètre jeunesse, une consultation destinée aux 14 à 25 ans des communautés francophones en situation minoritaire au Canada.
Les questions liées à l’information, à la technologie et à l’intelligence artificielle y ont notamment retenu l’attention. « Même si nous sommes une génération à l’aise avec la technologie, nous nous posons autant de questions que les autres et voulons apprendre à utiliser nos appareils de manière responsable », souligne-t-elle.
Le forum a ainsi réuni des jeunes autour de conférences, de panels et d’activités interactives avec des spécialistes. Des formats participatifs permettaient également aux jeunes de dialoguer directement avec les experts et d’approfondir leurs interrogations.
Pour Emma Raphaël, l’objectif dépasse la transmission de connaissances. « Nous voulons que les jeunes repartent avec plus que de l’information : qu’ils puissent retourner dans leur communauté et devenir des personnes-ressources sur ces enjeux », explique-t-elle.
Des médias pour se reconnaître
Mais savoir s’informer suppose aussi de pouvoir accéder à des contenus qui parlent de soi. C’est l’un des enjeux soulevés par Sylvie Lafrenière, professeure et chercheuse au Département de sociologie de Vancouver Island University (VIU). Dans son article Médias, langue et culture chez les Franco-Colombiens, publié dans la revue universitaire Port Acadie en 2021, elle s’est intéressée aux médias francophones disponibles à Nanaimo et à leur place dans la vie culturelle de la communauté.
Pour la chercheuse, les médias ne servent pas uniquement à transmettre des nouvelles. Ils permettent aux francophones de partager des références culturelles, de parler du monde dans leur langue et de se reconnaître dans les récits qui circulent autour d’eux. « On ne peut pas avoir une communauté francophone sans médias, sans ce miroir où on peut se présenter et se voir », affirme-t-elle.
En Colombie-Britannique, où l’anglais domine largement l’espace public, trouver des contenus francophones et découvrir les réseaux de la communauté peut demander un effort supplémentaire.
Sylvie Lafrenière évoque également la notion de complétude institutionnelle, qui désigne la présence d’institutions capables de soutenir la vie d’une communauté et de répondre à ses besoins. Elle observe alors que les institutions francophones sont moins nombreuses que dans certaines autres provinces, ce qui peut rendre les repères communautaires moins évidents.
Le constat soulève une question à l’ère des recommandations numériques : comment découvrir des sources en français lorsqu’elles ne font pas déjà partie de ses habitudes ? Les algorithmes peuvent proposer davantage de contenus semblables à ceux qu’une personne consulte, mais ils ne garantissent pas à eux seuls une diversité de perspectives.
Une langue qui se cultive, une parole à faire entendre
La relation à la langue évolue aussi au fil des parcours. Sylvie Lafrenière considère le bilinguisme comme un avantage, mais souligne qu’il faut l’entretenir, notamment après l’école, lorsque les occasions de parler le français peuvent se faire plus rares.
« Le rapport au français n’est pas nécessairement linéaire », explique-t-elle. « Certaines personnes renouent avec la langue plus tard, notamment lorsqu’elles souhaitent la transmettre à leurs enfants. »
Pour la chercheuse, la vitalité francophone dépend également de la capacité des communautés à prendre part à leur propre représentation. « Il faut que les francophones parlent d’eux-mêmes », commente-t-elle. « Sinon, on est soumis aux messages d’autrui. »
Sylvie Lafreniere, professeure et chercheuse au Département de sociologie de l’Université de l’île de Vancouver. | Photo : courtoisie
Cette réflexion fait écho aux préoccupations exprimées par Emma Raphaël : être à l’aise avec les outils numériques ne signifie pas nécessairement savoir comment les utiliser de façon critique, comprendre leurs effets ou évaluer l’information qu’ils diffusent.
L’éducation aux médias et à l’information implique aussi de diversifier ses sources, de questionner les contenus qui nous sont proposés et de comprendre qui prend la parole et qui reste absent.
Emma Raphaelle, présidente de la Fédération de la jeunesse canadienne-française (FJCF). | Photo par Jean-François Bergeron
Pour les communautés francophones en situation minoritaire, l’enjeu est double : développer les compétences nécessaires pour s’informer dans un environnement numérique complexe, tout en veillant à ce que leurs expériences, leurs voix et leurs réalités aient leur place dans l’espace médiatique. S’informer, c’est ainsi apprendre à lire le monde avec recul, mais aussi pouvoir y prendre la parole en français.
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