Pour un oui ou pour un non, ces derniers temps, en dehors de la politique et de la direction où s’en va le monde, pour des raisons plus ou moins évidentes, tout m’irrite. Un rien m’agace. En fait je passe mon existence à m’énerver, toujours d’une humeur massacrante. Contrairement à ce que vous auriez pu penser de moi, désolé de vous décevoir, je suis un sujet imparfait au passé simple dont le comportement est plutôt indicatif d’un futur pas tout à fait ancré dans le présent.
Pour autant, je ne suis pas du genre soupe au lait. Avant de voir le lait bouillir, la moutarde doit d’abord me monter au nez. Les occasions susceptibles de me mettre de mauvaise humeur abondent. Arrive toujours un point, un moment, où une goutte, qu’importe sa taille, fait déborder le vase. Ma sensibilité est mise à l’épreuve. Toujours à vif, à fleur de peau. Un rien me tape sur les nerfs. Croyez-moi, ce ne sont pas les irritants qui manquent.
Mon impatience se manifeste souvent lorsqu’une conversation se fait à sens unique, c’est-à-dire au cours de laquelle il est impossible de placer un mot. Je me trouve alors forcé d’écouter un discours sans fin sous forme d’oracle. Si de plus l’ensemble est démuni d’humour et de mots d’esprit, ma frustration atteint son paroxysme. Il m’est dès lors difficile de me contenir. Tous mes tics refont surface. Mon cœur palpite à cent à l’heure. Mon cou fait les 400 coups. Mes mains me montrent du doigt. Ma main droite ne sait plus ce que fait ma main gauche. La fumée me sort par les oreilles. Je serre alors les dents et ronge mon frein. Mon exaspération s’amplifie au fur et à mesure que la conversation tourne en rond ou autour du pot. Nous finissons par parler pour ne rien dire. Quant à moi, je finis par gribouiller pour ne rien rédiger. Pitoyable.
Au volant de ma voiture je suis un monstre. Je n’ai pas encore appris à prendre mon mal en patience. Je suis d’une impatience maladive. Plus aucun psy ne veut de moi. À qui, dès lors, puis-je me confier ? À vous naturellement. Voilà : j’ai horreur des automobilistes lents qui restent sur la voie de gauche plutôt que celle de droite. Ils ralentissent la circulation sans s’en soucier. Ils ne se rendent pas compte qu’il y a des gens pressés de rentrer chez eux, peu intéressés à passer plus de temps qu’il ne faut au volant de leur auto. L’envie de sortir de mes gonds et de ma voiture en plus d’aller leur tomber sur le paletot me démange. De rage je klaxonne. En fait je fulmine. Dès que l’occasion m’est donnée je baisse ma vitre et profère une série d’injures dignes des meilleurs dialogues de Michel Audiard au cinéma. Je l’admets : ce n’est pas honorable.
« Un rien me tape sur les nerfs. »
Autre série d’irritants. Quand on ne me répond pas immédiatement à un texto ou à un coup de fil, je m’offusque. Et pourtant je suis le premier à commettre ce péché pas du tout original. « Fais aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on fasse à toi-même » a, depuis mon bref passage chez les MAGA people longtemps été mon leitmotiv. Au cinéma, le bruit de la dégustation de pop-corn et de celui encore plus horrible de la boisson ingurgitée par mon voisin ou ma voisine, qui de plus s’empare de l’accoudoir qui nous sépare, me crispe au plus haut point. Le serveur au restaurant, qui par routine me demande, formule toute faite, comment se déroule jusqu’à présent ma journée et de quelle façon je compte passer le reste de la soirée, mérite, selon moi, bien que l’intention soit bonne, une réprimande du genre « de quoi je me mêle ? Est-ce que je te demande si la nuit tu fais pipi au lit ? ». Et cet annonceur à la radio de la CBC qui termine toujours son bulletin de nouvelles par « Prenez soin les uns des autres » devrait savoir qu’il est lecteur de nouvelles et non prêcheur. Celui-là, qu’est-ce qu’il m’énerve. Je le reconnais, je suis foncièrement misérable, même minable.
À cette liste d’irritables irritants s’ajoutent les chiens non tenus en laisse, les personnes qui me font poireauter en arrivant en retard, les journalistes à la recherche de sensationnalisme, les secrétaires de médecins ou de dentistes qui vous laissent sur votre répondeur des messages et des numéros de téléphone inaudibles, incompréhensibles, les personnes qui ne tirent pas la chasse d’eau dans les toilettes publiques. Et que sais-je encore ? Je ne suis donc pas arrivé au bout de mes peines mais pour aujourd’hui ça suffira. Je ne tiens pas à ce que vous héritiez de mes irritants.
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