Le droit d’appartenir

Les rues sont silencieuses, mais une rare brise matinale fait flotter les odeurs du printemps directement à ma fenêtre. Vancouver est en confinement, mais ses cerisiers sont en fleurs et le sol de ses millions de jardins est éveillé et exhale son parfum riche en nutriments.

Vingt-deux ans peuvent sembler un très long temps, mais pour l’immigrant ce n’est jamais assez de temps pour comprendre quelles parties d’eux appartiennent à « l’ici » et au présent et quelles parties appartiennent au « là-bas » et au passé. J’ai quitté le Venezuela quand j’avais 19 ans et mon histoire à Vancouver est plus longue qu’à Maracaibo, la ville où je suis née. Pourtant, il m’a fallu deux décennies pour finalement accepter le parfum du printemps de Vancouver comme faisant partie de moi.

En fait, arriver à cette compréhension est un processus continu et certains aspects ont été plus faciles que d’autres. Or, ce qui était clair dès le début à Vancouver c’est que les immigrants, qu’ils viennent d’autres pays ou d’autres provinces, sont vites à se trouver et à se reconnaître. Ils ne le font pas nécessairement en partageant une langue, une nationalité ou la couleur de leur peau, mais en partageant un besoin d’être vus, d’être compris, de trouver leur place ensemble quelque part.

Lorsque je regarde ma vie à Vancouver, certains endroits me viennent à l’esprit : Taïwan, les Philippines, l’Afrique du Sud; l’Italie, l’Espagne, le Sénégal, l’Irlande; St. John’s, Terre-Neuve; Montréal. Ce ne sont pas des endroits que j’ai visités, j’ai eu la chance d’en visiter seulement deux ou trois sur cette liste. Mais chacun d’eux représente une chère amie, un cœur qui s’est ouvert à moi avec curiosité et gentillesse au fil des années.

Chacun est une amie qui a fourni une perspective humaine à une politique compliquée : l’histoire difficile entre Taiwan et la Chine, l’omniprésence du racisme en Amérique du Nord, la recherche continuelle d’une identité ou la douloureuse histoire des relations du Canada avec ses peuples autochtones. Chacun représente également des leçons d’humilité et d’apprentissage culturel – chaque amie m’offrant en confiance un miroir contre lequel je pouvais me définir en tant que Vénézuélienne et Canadienne. Aucun atlas n’aurait pu me donner ces connaissances.

Ces jours-ci, la richesse du paysage culturel de Vancouver vit en partie en moi. Premièrement, il est devenu irréversiblement une partie de mon vocabulaire sensoriel : j’ai mangé d’innombrables zongzi au porc et au jaune d’oeuf et de miches de pain sucré au taro. J’ai envie de manger du pho et du ramen quand il fait froid et je sors avec mes parents à la recherche des pupusas salvadoriennes les plus authentiques possibles.

La richesse du paysage culturel de Vancouver.

Ensuite, je la vois à l’école primaire de mon fils, où beaucoup de ses amis parlent une deuxième ou une troisième langue à la maison. La nôtre est l’espagnol et mon fils en est très fier. J’échange des « bonjours » avec d’autres parents pendant le café du vendredi matin à l’école et j’entends le mélange de tous nos accents. Certains d’entre nous sommes ici depuis plus longtemps que d’autres, mais vous pouvez l’écouter dans notre ton, peu importe la langue : ceci est notre école et notre communauté et nous sommes si heureux de les dénommer ainsi.

Quelques semaines après mon arrivée à Vancouver en 1997, j’ai postulé pour un emploi dans une boulangerie de bagels. L’annonce dans le journal demandait de déposer sa candidature en personne. Quand je suis arrivée au restaurant, j’étais excitée de voir que c’était un nouvel endroit magnifique avec des tables en pin naturel et une vue sur un terrain de golf luxuriant. La propriétaire, Shelina, était originaire de l’Inde. Elle était mince, élégante et parlait doucement. Elle m’a demandé si j’avais un CV. Je n’en avais pas parce que je pensais que j’aurais à remplir un formulaire comme à beaucoup d’autres endroits où j’avais postulé. J’étais tellement triste – cela avait été un long trajet en autobus pour y arriver.

Mais alors, à ma grande surprise, elle m’a dit : « Pourquoi ne l’écris-tu pas ici dans cette serviette de table ? » Je suis allée à la plus grande table près de la fenêtre et j’ai écrit mon CV; il était si court que la petite serviette était suffisante. Quelques jours plus tard, elle m’a appelée et m’a dit que j’étais embauchée. Je ne saurai jamais ce qu’elle a vu en moi, mais sa gentillesse et son ouverture d’esprit m’ont ouvert les portes de cette ville; j’espère que je pourrai continuer à le faire pour ceux qui me succéderont.

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