Sur les bords du Pacifique, adossée à la côte sud de l’île de Vancouver, la base des Forces armées canadiennes d’Esquimalt vit au rythme de ses marins, de ses techniciens, de ses familles et de ses déménagements réguliers. C’est un lieu de travail, mais aussi un quartier, une école, une garderie, des parcs et des cuisines où l’on prépare des repas avant l’aube.
Martin Bouchard – Initiative de journalisme local – Journal La Source
Dans cette petite communauté où tout gravite autour des opérations navales, une réalité plus discrète s’affirme : celle des familles francophones. Selon la base des Forces canadiennes d’Esquimalt, environ 15 % du personnel militaire s’identifie comme francophone. Dans la municipalité d’Esquimalt elle-même, le recensement de 2021 indique que 3,2 % des résidents ont déclaré le français comme langue parlée principalement à la maison. C’est une communauté assez active, en mesure de se créer ses propres réseaux, mais qui doit composer chaque jour avec un environnement majoritairement anglophone. Entre intégration et préservation de leur identité, ces familles s’efforcent de faire vivre leur langue et leur culture dans un cadre où elles demeurent minoritaires.
« La base est officiellement bilingue », rappelle le lieutenant de vaisseau Wilson Ho, responsable des communications. « Nos communiqués publics, nos avis aux médias et nos messages institutionnels sont diffusés en anglais et en français. »
C’est la politique, et elle est appliquée. «Pourtant, dans la vie de tous les jours, il faut reconnaître que la majorité des échanges se fait en anglais », nuance-t-il aussitôt.
En français, s’il vous plaît
Ce n’est pas un secret : Esquimalt n’est ni Valcartier ni Gatineau. La culture militaire de la côte Ouest est profondément marquée par l’anglais, et le bilinguisme se vit ici davantage comme une obligation institutionnelle que comme une dynamique naturelle.
« Le défi principal pour les membres francophones, c’est simplement d’avoir accès au français dans le quotidien, dans les conversations informelles, dans la vie de tous les jours », indique Wilson Ho.
Pourtant, l’accueil n’est pas en cause. Au contraire, la volonté d’inclusion est bien réelle, notamment au Centre de ressources pour les familles des militaires d’Esquimalt (CRFM), pilier social de la base. Ce centre civil, financé par les Forces armées pour soutenir les familles, est souvent le premier comptoir lors d’une arrivée, d’une grossesse, d’un retour de déploiement ou d’un besoin de soutien émotionnel. Le CRFM s’appuie sur un personnel bilingue, prêt à répondre en français.
Le Centre de ressources pour les familles des militaires d’Esquimalt est bilingue | courtoisie
« Nous sentons vraiment qu’ils font attention », témoigne Élise, conjointe d’un militaire nouvellement arrivée de Québec avec deux enfants d’âge scolaire. « Quand je suis entrée pour la première fois, j’ai été accueillie en anglais, mais dès que j’ai répondu en français, la personne en face de moi a changé de langue avec beaucoup de naturel. »
Elle raconte aussi les petits gestes qui font la différence. « Nous avons proposé un déjeuner francophone pour rencontrer d’autres familles. Deux semaines plus tard, c’était fait. Rien de compliqué, juste une salle, du café, des crêpes et des conversations en français. Mais ça change tout : on se sent moins loin de chez soi. »
Une école qui fait la différence
Le sentiment d’appartenance passe aussi par l’accès à l’éducation en français. À Esquimalt, l’école Victor-Brodeur accueille les enfants francophones de la maternelle à la 12e année.
« Savoir que nos enfants pouvaient continuer en français, c’est ce qui nous a apaisés en apprenant la nouvelle affectation », confie Élise. « Ils ont gardé leurs repères linguistiques, et ils se font des amis en français. »
Pour autant, être francophone sur une base anglophone demande de l’initiative. « Il faut aller vers les autres. En anglais comme en français. Ici, ce n’est pas que le français est mal accueilli, c’est juste qu’il n’est pas partout », partage la mère de famille.
C’est aussi l’avis de Wilson Ho. « Les familles francophones ici créent souvent leurs propres réseaux », note-t-il. « Nous les soutenons autant que possible, mais nous reconnaissons que la vie communautaire militaire, à Esquimalt, se déroule d’abord en anglais. »
Le CRFM ne peut pas réinventer le paysage linguistique local. Son rôle est plus humain que politique : soutenir, écouter, orienter, créer des occasions d’échanges. Et sur ce terrain, les familles saluent son engagement. « Nous ne manquons pas de soutien », souligne Élise. « Nous avons accès à tout. Simplement, parfois, nous aimerions que certaines activités commencent en français par défaut, pas seulement sur demande.
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