Nizar Rebii – Initiative de journalisme local – Journal La Source
Tessica Truong: Etudiante vancouvéroise et co-fondatrice de City Hive | Courtoisie
Tessica Truong, une résidente de Vancouver, le voit chaque jour depuis chez elle. « Il y a une très belle énergie », dit-elle: les drapeaux aux fenêtres, les visiteurs venus d’ailleurs, les terrasses pleines les soirs de match. Dans les rues, les supporters forment parfois comme un « fleuve rouge ». Cette vancouvéroise ne se présente pas comme une passionnée de soccer. C’est précisément ce qui rend son cas intéressant. Depuis le coup d’envoi du tournoi, elle suit l’équipe canadienne, regarde les matchs, se laisse porter par l’ambiance. Elle fait partie de ces Canadiens que la Coupe du monde a fait entrer dans un sport qui, jusqu’ici, vivait un peu à côté d’eux.
Car le soccer occupe depuis longtemps une place paradoxale. C’est le sport d’équipe le plus pratiqué chez les jeunes du pays (près d’un million de joueurs inscrits) mais il est rarement monté au cœur du récit sportif national. Le hockey portait les grandes émotions collectives.
Cette évolution ne surprend pas Rem Dinga, directeur de l’Académie de football du Paris Saint-Germain à Vancouver. Selon lui, la progression du soccer s’explique notamment par la croissance de l’immigration. « Contrairement au hockey, le soccer demande beaucoup moins d’infrastructures et reste plus facile d’accès», explique-t-il.
Rem Dinga: Directeur de l’académie du Paris Saint Germain à Vancouver | Courtoisie
Le Mondial 2026 déplace cette ligne. Le Canada ne se contente pas de participer : il accueille, avec les États-Unis et le Mexique, l’un des événements les plus suivis de la planète. À Vancouver, ville hôte, la bascule est visible. Pour Rem Dinga, l’héritage ira bien au-delà du tournoi. « Les émotions vécues pendant cette Coupe du monde vont laisser des souvenirs durables. Elles renforcent l’attachement des Canadiens au soccer », estime-t-il. Et au centre de cette visibilité, il y a un objet très simple : le maillot. Celui de l’équipe masculine arrive avec une histoire récente, et un peu frustrante. En 2022, quand le Canada retrouvait la Coupe du monde masculine après trente-six ans d’absence, l’équipe avait joué dans un modèle Nike générique, sans dessin pensé pour elle. Beaucoup de supporters l’avaient pris comme un signe : on revenait sur la plus grande scène du monde, mais sans qu’on juge utile de nous habiller pour l’occasion. Quatre ans plus tard, à domicile, le ton a changé. Canada Soccer et Nike ont livré une identité visuelle plus affirmée.
Le maillot domicile est rouge, une feuille d’érable bicolore au centre, pointée vers le nord. L’extérieur est noir, traversé d’un motif de glace fendue censé évoquer les paysages gelés du pays. Côté communication, le design est rangé sous l’étiquette True North. Et le sélectionneur Jesse Marsch a posé sur l’équipe une autre formule : The People’s Team, l’équipe du peuple, représentant chaque lieu et chaque communauté ayant contribué à bâtir le Canada.
Les symboles sont familiers, ils appartenaient déjà à l’imaginaire canadien. Toute la question est de savoir ce qu’ils deviennent une fois cousus sur la poitrine d’une équipe dont l’identité nationale, dans ce sport, reste plus jeune que celle du hockey. Pour Rem Dinga, ce rouge est en train de devenir un repère collectif. « Aujourd’hui, le maillot permet une identification immédiate. Dans l’inconscient des Canadiens, il est de plus en plus associé à l’équipe nationale de soccer. »
Selon Tessica Truong, ces images parlent encore, même si elles sont attendues. « Quand j’ai vécu en Europe, c’est toujours ce qui définissait le Canada : la feuille d’érable, les montagnes, la neige », raconte-t-elle. Sur un maillot, ces signes deviennent une manière simple de dire d’où l’on vient. Dans un pays traversé d’appartenances multiples, le maillot offre un langage commun. Elle le formule à sa façon : le sport, dit-elle, crée en ce moment un sentiment d’unité qu’elle voit rarement ailleurs.
Reste une tension que ni les relations publiques ni les zones réservées dans les rues aux supporters ne tranchent vraiment. Le rouge, l’érable, la glace : ces symboles racontent-ils le Canada d’aujourd’hui, un pays cosmopolite, urbain, façonné par l’immigration, ou seulement une image de carte postale que le monde reconnaît au premier coup d’œil ?
La réponse se joue dans la rue, là où chacun s’approprie à sa manière ce morceau de rouge: l’enfant d’immigrant et le supporter de longue date. Le maillot canadien n’est pas le portrait achevé d’une identité footballistique. Il en est une ébauche, encore en train de s’écrire, dans un pays qui apprend tout juste à se reconnaître dans ce sport.
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