Discrimination à l’embauche : une histoire de nom ?

Discrimination à l'embauche

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Couvrez ce nom que je ne saurais voir. C’est en tout cas ce que préconisent les chercheurs Philip Oreopoulos et  Diane Dechief, en conclusion de leur étude intitulée « Pourquoi certains employeurs préfèrent convoquer à un entretien Matthew, mais pas Samir ?1 », menée pour le compte de l’association Metropolis de la Colombie-Britannique (MCB), Centre d’excellence pour la recherche en immigration et en diversité. En vue d’éviter de tomber dans le piège de la discrimination, pour les chercheurs, il faut notamment « masquer les noms au moment de décider qui viendra en entretien, et former les recruteurs à être plus conscients de ce possible penchant ».

A Montréal, Toronto et Vancouver, à compétences égales (éducation et expérience canadienne), les curriculum vitae comportant des noms à consonances anglaises tels que Smith, Martin ou Brown avaient 35% de chance de plus que les noms indiens ou chinois d’être rappelés. Mais cette différence est généralement plus petite à Vancouver comparé à Toronto et Montréal, soulignent les auteurs.

Dans un pays comme le Canada, forgé par l’immigration, qui accueille chaque année entre 220 000 et 260 000 immigrants depuis dix ans, ce type d’étude force à la remise en question. « Les politiques d’inclusion qui gouvernent ce pays ne se traduisent pas toujours en opportunités économiques égales  pour tous les citoyens, surtout pour les groupes qui n’appartiennent pas historiquement à la société dominante canadienne », pense Carla Hilario, infirmière, de 26 ans, dont le sujet de thèse est notamment lié aux questions de diversité culturelle, d’acculturation et d’immigration.

Pauvreté des compétences linguistiques

Interrogés à leur tour par les chercheurs, les employeurs testés par l’étude ont souligné que des noms étrangers leur faisaient craindre des compétences linguistiques plus faibles. Pour le co-directeur de l’étude et professeur d’Économie à l’Université Simon Fraser, Krishna Pendakur, dans le cas de cette étude qui observe la discrimination basée sur les noms, les CV étaient entièrement canadiens, tant sur le plan de l’éducation que de l’expérience. Donc même pour quelqu’un né à l’étranger, « la combinaison pauvreté du langage, éducation canadienne et expérience canadienne »  est « possible, mais semble peu probable », selon lui.

Que masquent alors les réponses des employeurs ? Pour Krishna Pendakur, les employeurs ne veulent pas se voir comme étant discriminatoire, car c’est d’une part « socialement inacceptable »,  d’autre part, parce que « c’est illégal », sans compter qu’« ils ne savent peut-être même pas qu’ils se comportent d’une manière discriminante ».

En conclusion, « les employeurs devraient se concentrer sur les caractéristiques liées à la productivité », assène-t-il.

Expérience canadienne exigée

Après avoir testé la variable « expérience », les auteurs de l’étude pensent que les employeurs ne valorisent pas l’expérience internationale autant que l’expérience canadienne.

Pour Chaminda Wijesundera, responsable commercial et comptabilité d’une société de recrutement basée à Vancouver, si le critère de l’expérience canadienne est souvent déterminant dans la plupart des candidatures, il cache parfois de la discrimination pure et simple.

« Lorsque certains clients précisent qu’ils souhaitent que leur candidat ait une expérience dite ‘locale’, on comprend avec le temps qu’un CV comportant un nom anglais aura plus de chances ». Selon lui, c’est notamment le cas pour des provinces moins traversées par l’immigration, comme la Saskatchewan, ou le Manitoba. Sri lankais d’origine, ce jeune homme de 30 ans ayant grandi en Grande-Bretagne et à Toronto avant d’arriver à Vancouver, n’a jamais rencontré de difficultés pour trouver un emploi, justement parce que ces deux villes sont « ouvertes d’esprit » selon lui.

Vancouver discrimine moins les noms chinois

Les estimations de cette étude qui distingue légèrement la ville de Vancouver des autres villes pour sa propension plus faible à la discrimination suggèrent notamment qu’il existe « d’une manière générale une discrimination plus faible envers les noms chinois ou l’expérience chinoise à Vancouver ».

Ceci s’explique peut-être par les origines lointaines de l’immigration chinoise, qui remontent à l’époque de la Ruée vers l’or de la moitié du 19ème siècle et à l’époque de la construction du chemin de rail des années 1860 et 18702.

En 2006, la Colombie-Britannique compte la plus grande part d’immigrants parmi sa population (27,5%), après l’Ontario3. Parmi ces immigrants, 22,6% proviennent de Chine, 14,7% d’Inde et 11,2% des Philippines, soit au total 48,4% de l’ensemble de la population immigrante en Colombie-Britannique4, en 2009.

Malgré cela, certains immigrants chinois ou Canadiens d’origine chinoise n’hésitent pas à changer leur prénom pour des prénoms plus « anglais ». Alan Woo, qui œuvre pour l’Organisation non gouvernementale United Way et contributeur du Journal le Georgia Straight témoigne. « J’ai une amie d’origine chinoise, Foong, qui a décidé de changer son nom pour Laura », explique-t-il, avant d’ajouter « à un certain stade, elle s’est sentie obligée de le faire pour obtenir un meilleur emploi ».

L’étude du MBC qui a également testé ce phénomène, souligne avec une très grande précaution que le taux de rappel a faiblement augmenté pour les candidats d’origine chinoise avec des prénoms anglais par rapport aux candidats portant des prénoms chinois. L’étude de conclure que cela n’enlève rien à l’écrasante différence faite avec les candidats portant des prénoms et des noms anglais.

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1 Why do some employers prefer to interview Matthew but not Samir ? New evidence from Toronto, Montreal, and Vancouver, par Philip Oreopoulos et Diane Dechief (Université de Toronto), Septembre 2011. Cette étude a été initiée pour comprendre pourquoi les immigrants canadiens luttent sur le marché du travail.

2 « The economic integration of immigrants in metropolitan Vancouver », Choices, Institute for Research on Public Policy (IRPP), vol 15 no. 7, June 2009, by Daniel Hiebert.

3 Census 2006 « Immigrant population of British Columbia ».

4 BC Immigration Trends, 2009 Highlights

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