Ne pas se mordre la langue… maternelle

Parler une langue est l’aboutissement le plus emblématique atteint par un peuple et une culture, l’héritage le plus riche et vif propre à une façon d’observer et d’interpréter l’histoire et la réalité. En l’apprenant, il est possible d’accéder à ces regards uniques sur le monde dont chaque langue est imprégnée. Mais c’est lorsqu’elle est maternelle qu’une langue façonne décisivement qui nous sommes. Or, la langue de notre pensée n’est pas souvent celle de la réalité où l’on habite, tel que l’expérimentent tous les jours des milliers de familles en Colombie-Britannique. Ici, donc, la Journée internationale de la langue maternelle est loin d’être un hasard du calendrier.

Le 21 février est la date de la Journée internationale de la langue maternelle (JILM). Et cela depuis 2000, année où l’UNESCO, (l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture) a décidé d’établir cette commémoration dans le cadre de ses efforts pour promouvoir la diversité culturelle et le multilinguisme à travers la planète.

S’il existe un jour dans le calendrier où l’on est invité à célébrer les langues maternelles, c’est notamment grâce à Mother Language Lovers of The World, une association basée à Surrey qui, à la fin des années 90, est parvenue à convaincre l’UNESCO d’instaurer une journée portant sur la nécessité de préserver toute langue existante sur la planète. Au Canada, le Manitoba et la Colombie-Britannique sont les deux provinces à avoir fait des proclamations afin de réaliser et de rendre populaire cette journée.

La langue du foyer

Le concept de langue maternelle désigne, d’après la définition dont se sert Statistique Canada pour ses travaux, la première langue apprise à la maison dans l’enfance et qui est encore comprise. En raison de son visage multiethnique et multiculturel, la Colombie-Britannique est également une région traversée par la diversité linguistique, avec plus de 25 % de sa population n’ayant ni l’anglais ni le français comme langue maternelle selon le recensement de 2011. Ce pourcentage tient compte aussi bien des langues parlées par des groupes d’immigrants et de minorités visibles que de la trentaine de langues pratiquées par des communautés autochtones.

En Colombie-Britannique, l’usage quotidien de cet inachevable éventail de langues reste inévitablement tributaire de l’anglais. Il en va de même pour le français, très minoritaire dans la province. C’est la raison pour laquelle la professeure du département de langues et littérature de l’Université de Colombie-Britannique, Monique Bournot-Trites, considère indispensable de parler autant que possible la langue maternelle. « Ayant une première langue forte, il est plus facile d’en apprendre une deuxième et une troisième » dit cette chercheuse, spécialiste de l’immersion française. Mme Bournot-Trites observe cependant que ce postulat n’est pas toujours suivi par les familles d’immigrants ou de nouveaux arrivants. « Les parents veulent tellement que les enfants s’intègrent dans la société qu’ils essaient aussi de parler anglais chez eux. Mais si leur anglais n’est pas le meilleur, ils ne sont pas le meilleur modèle pour le leur apprendre » souligne-t-elle.

Cette situation est bien connue par Sadhu Binning, vice-président de la Punjabi Language Education Association (PLEA), organisation qui promeut l’apprentissage de cette langue indo-européenne et coordonne chaque année un évènement pour fêter la JILM. L’association encourage les membres de la communauté pendjabi à pratiquer leur langue à la maison, mais en même temps recommande, contrairement à ce que la plupart des études laissent suggérer, d’enseigner l’anglais aux enfants dès la naissance. « L’anglais est une valeur qui s’additionne à la personnalité et aide à se former en tant que bons citoyens canadiens », estime M. Binning pour qui « le bien-être de la communauté pendjabi dépend essentiellement de la maîtrise de la langue anglaise ».

L’organisation PLEA participe tous les ans à la Journée internationale de la langue maternelle. | Photo de de PLEA – Punjabi Language Education Association

La norme, c’est le multilinguisme

En charge de l’activité organisée l’année dernière à Surrey dans le cadre de la JILM, la linguiste et postdoctorante de l’Université de Victoria, Heather Bliss, voit la langue maternelle comme
« une composante essentielle de notre identité, aussi bien sur le plan collectif qu’individuel ».
D’où l’importance d’avoir accès à des ressources et à des interlocuteurs avec qui partager cette langue première pour ainsi, dit-elle, « entretenir les valeurs propres à l’identité de chacun ».

Membre du conseil d’administration du Musée canadien des langues, Heather Bliss considère également que pratiquer la langue maternelle en situation minoritaire est parfaitement compatible avec l’usage de la lingua franca, en l’occurrence l’anglais. « De la même façon que l’on adapte les registres verbaux à chaque contexte, il est normal de finir par parler une langue à la maison et une autre au travail ou avec les amis ». En ce sens, Mme Bliss rappelle qu’il y a historiquement eu « plus de sociétés multilingues que monolingues ».

La réalité multilingue qui façonne et caractérise la Colombie-Britannique, et tellement d’autres
territoires de notre période mondialisée, n’a donc rien d’exceptionnel. Faire valoir la norme revient tout simplement à ne pas garder la langue maternelle dans sa poche.

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