Sur la route virtuelle de Katmandou

Le Pudding Shop à Istanbul. | Photo par Dave Proffer

Il y a un demi-siècle, des milliers de jeunes Occidentaux se lançaient sur la route de Katmandou, plus connue sous son nom anglais de hippie trail. A une époque où les avions étaient encore relativement chers, les jeunes voyageurs, utilisant des vieux véhicules ou, plus souvent, les transports publics (trains et autocars), traversaient l’Europe jusqu’à Istanbul avant de continuer jusqu’en Inde.

Le long de cette route, des lieux de rencontre devenaient célèbres grâce au bouche à oreille. Un café à Istanbul (le Pudding Shop), l’hôtel Amir Kabir à Téhéran, une rue (Chicken Street) à Kaboul, une plage près de Karachi, d’autres à Goa et Freak Street à Katmandou. La révolution islamique en Iran, à la fin des années 70, puis l’invasion soviétique en Afghanistan ont fermé cette route mythique dont les heures de « gloire » n’ont duré qu’une petite douzaine d’années. Quand je rencontre un vétéran du hippie trail on se demande ce que sont devenus ces lieux de rencontre où nous avons passé une partie de notre jeunesse dans un nuage de substances illicites.

Je suis récemment retourné à Istanbul où le Pudding Shop est devenu un piège à touristes décoré de quelques photos de l’époque hippie. En fait, les résidents du quartier ont toujours vu cet endroit comme tel mais, il y a plus de 40 ans, nous prétendions être des « voyageurs » et non pas des touristes. Pour voir ce que sont devenus les sites iraniens, afghans et pakistanais, c’est un peu plus compliqué et risqué. Je me suis donc contenté de refaire le voyage de façon virtuelle. Grâce à internet, aux réseaux sociaux, aux commentaires des gens de passage, aux articles et blogs et aux milliers de photos et vidéos trouvables sur la toile il est possible de savoir ce que sont devenus ces endroits.

À Téhéran, l’hôtel Amir Kabir existe toujours. C’était un établissement bon marché avec des chambres qui donnaient sur une cour occupée par un marchand de pneus. Dans les chambres à plusieurs lits et dans le café du rez-de-chaussée, se déroulaient des activités pas très catholiques, et encore moins, islamiques. C’est maintenant un hôtel respectable et décoré avec goût.

À Kaboul, les marchands de Chicken Street avaient tous appris quelques mots d’anglais, de français et d’allemand pour vendre leurs marchandises aux hippies. Par la suite, ils ont appris le russe pour vendre les mêmes babioles aux soldats soviétiques en permission. Plus récemment, ils se sont remis à l’anglais pour profiter des Occidentaux qui débarquaient, les poches pleines, dans le sillon des envahisseurs américains. Cette dernière invasion a été si profitable que Chicken Street a été transformée en une espèce de centre commercial hyper sécurisé. C’est moins charmant, mais peut-être que les habitants préfèrent la version moderne.

Près de Karachi, des hippies louaient, pour une bouchée de pain, des vieilles maisons coloniales à Hawke’s Bay, une plage située à une vingtaine de kilomètres de la ville. Il n’y avait rien à y faire, sinon fumer du haschich ou de l’opium. Maintenant, la ville a rattrapé la plage. L’immense ville pakistanaise n’en finit plus de s’étendre et Hawke’s Bay est maintenant complètement urbanisée.

À Goa, les hippies pensaient avoir trouvé le paradis. Cet ancien territoire portugais sur la côte ouest de l’Inde n’était que jungle, rizières, plages désertes et petites villes vieillottes et bon marché. Maintenant, des grands hôtels longent la plage et les anciens hippies ont été remplacés par des touristes russes qui usent des forfaits tout compris. Les vols nolisés en provenance de Grande-Bretagne apportent leurs cargos de fêtards pour qui des soirées à thème « hippie » sont organisées par les experts de l’industrie touristique.

À Pune, près de Mumbai, l’ashram du Rajneesh, est devenu un centre de vacances « spirituelles » moderne et confortable.

À Katmandou, sur Freak Street, les anciens lieux de débauche baba cool sont devenus des magasins touristiques ordinaires remplis de trucs made in China. Là, comme ailleurs, personne ne semble regretter ces bataillons de jeunes occidentaux chevelus et enfumés. Les vétérans de la « route de Katmandou » ne devraient rien regretter non plus. Ce n’était qu’un accident sociologique qui ne pouvait être qu’éphémère. La page est tournée. D’autres voyageurs ont trouvé d’autres routes.

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