La communauté japonaise entre mémoire et célébration

Photo par Magalie L’Abbé

Chaque année au mois de mai, à l’occasion du Vancouver Asian Heritage Month Festival, la culture asiatique est à l’honneur. Ces festivités constituent le moment idéal pour faire la lumière sur la communauté japonaise, son histoire et ses perspectives d’avenir à Vancouver.

Qu’ont en commun un cerisier, une pieuvre, et un festival à Vancouver ? Vous l’aurez deviné, derrière cette devinette nippone ni mauvaise, se cache le Japon.

Si vous avez pu admirer les quelque quarante mille cerisiers qui ont revêtu leur étoffe rose printanière, c’est grâce au cadeau fait à Vancouver par le Japon en remerciement de l’engagement des combattants canado-japonais pendant la Première Guerre mondiale.

La pieuvre, elle, était à l’honneur dans l’exposition The Octopus Eats Its Own Leg, rétrospective sur l’artiste japonais Takashi Murakami qui s’est terminée le 6 mai dernier à la Vancouver Art Gallery.

Enfin, le festival annuel explorASIAN célébrera durant tout le mois de mai les cultures asiatiques, à l’instar des évènements culturels japonais.

Une communauté historique malmenée

À l’origine, les Japonais s’étaient principalement rassemblés autour de la rue Powell, dans ce qui est aujourd’hui connu comme le Downtown Eastside. La forte présence nippone a fait gagner au quartier le surnom de Japantown.

On y trouvait des épiceries, des temples bouddhistes ou des églises chrétiennes avec des services en japonais. L’équipe de baseball japonaise Asahi tapait la balle au parc Oppenheimer en 1914. « L’école japonaise a été créée en 1906 car les enfants japonais n’étaient pas admis dans les écoles canadiennes. Elle est toujours en activité cent douze ans plus tard », explique Laura Saimoto, en charge des politiques communautaires pour l’école et centre culturel japonais Vancouver Japanese School & Japanese Hall.

Après l’attaque de Pearl Harbor, l’année 1942 voit s’abattre une fièvre paranoïaque sur le Canada, qui assiste à l’expansion menaçante du Japon dans le Pacifique. Le gouvernement canadien ordonne le déplacement à l’intérieur des terres de 8 500 Canado-Japonais sous prétexte d’éviter des émeutes.

La devanture du centre cultural japonais à Vancouver. | Photo par Michael, Flickr

Les familles étaient souvent séparées, les hommes envoyés dans des fermes, les femmes et les enfants dans des camps. Les commerces et les maisons des Japonais sont tous confisqués et vendus à vil prix. « Le gouvernement a aussi mis la main sur le centre culturel japonais construit en 1928 auquel l’école était rattachée, raconte Laura Saimoto. Après la guerre, c’est l’unique propriété qui a été redonnée à la communauté japonaise après toutes les spoliations ».

Le maillot de l’équipe japonaise de baseball de Vancouver. | Photo par Michael, Flickr

La plupart de ces citoyens mis au ban n’ont pas pu revenir avant 1949. Ce n’est que presque quarante ans plus tard, en 1988, que le premier ministre Brian Mulroney a prononcé des excuses officielles et a offert des réparations.

Une communauté canado-japonaise résiliente et intégrée

Les premiers immigrants japonais sont arrivés dès la fondation de Vancouver. Dans ce contexte, leurs descendants ne sont pas plus immigrants que les fils et filles de Britanniques. « La grande majorité de ceux qui ont du sang japonais à Vancouver sont au moins la troisième génération de leur famille à être canadiens ». Tony McArthur, président de la chambre de commerce Canada-Japan de Colombie-Britannique et dont l’épouse est Japonaise, abonde : « Ma fille qui est mi-canadienne mi-japonaise est plutôt 80 % canadienne culturellement ».

Pourtant, malgré cette implantation historique, peu semblent être conscients de l’histoire difficile des Japonais à Vancouver : « La majorité des Vancouvérois ignorent qu’il y avait un Japantown, comme presque tout a été confisqué pendant la guerre. C’est le contraire de Chinatown qui a pu conserver ses bâtiments historiques », regrette Mme Saimoto.

Selon elle : « Il faut mettre ce patrimoine en avant et aussi montrer la résilience et l’esprit de solidarité de la communauté japonaise durant ces épreuves. C’est aussi un appel à la commémoration que nous lançons car ce qui s’est passé une fois envers la communauté japonaise pourrait se reproduire, même aujourd’hui à Vancouver ».

De jeunes Japonais en recherche identitaire

Etsuko Kato, professeure en anthropologie culturelle à l’Université internationale chrétienne de Tokyo et fréquente visiteuse de Vancouver, les appelle jibun-sagashi, ces êtres « en quête d’eux-mêmes ». Depuis la récession des années 1990 qui a frappé durement le Japon, ils forment le contingent des immigrants nippons le plus nombreux et diffèrent de leurs aînés du siècle passé. Ces jeunes sont diplômés mais se heurtent au mur du marché de l’emploi. Ils sont célibataires, et sont résidents temporaires. Vancouver attire plus de la moitié des trois mille étudiants et six mille détenteurs d’un permis vacances travail venus tenter leur chance au Canada.

Keita Saito est un de ces jibun-sagashi. « Au Japon, j’étais technicien de laboratoire, et j’ai exercé comme tel pendant quelques années avec un statut précaire. Je ne voulais plus de cette vie. À 29 ans, je suis parti à Vancouver, où je prends des cours d’anglais en travaillant dans un restaurant de ramen. D’ici quelques mois, je prendrai la route vers l’est du pays ».

Le Japon en vogue

Le pays a su exporter non seulement ses produits mais sa culture. « Les Japonais séduisent par leur grande politesse et leur sens de l’exactitude, ce qui a contribué à leur image de marque », soutient M. McArthur. Au-delà son industrie, les mangas, l’animation, le jeux vidéo et la musique pop japonaise ont permis un rayonnement culturelle inespéré pour le Japon.

« Dans les années 80, nous n’étions que des enfants d’origine japonaise à l’école de langue japonaise. Maintenant presque un enfant sur cinq n’a aucun parent japonais. Les enfants y sont au moins bilingues, voire plus quand ils vont à l’école d’immersion française. C’est une ouverture culturelle formidable », s’enthousiasme Laura Saimoto.

Pour prolonger la découverte avec le festival explorASIAN, rendez-vous sur www.explorasian.org.

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