VIFF 2018 – Sofia : les apparences à tout prix

En plein milieu de la nuit, dans le quartier populaire de Derb Sultan à Casablanca, la jeune Sofia (jouée par Maha Alemi) porte dans ses bras l’enfant qu’elle vient tout juste de mettre au monde. Assise dans la pénombre en compagnie de sa cousine Lena, la jeune femme a le regard vide. Au bout d’un long moment de silence, elle dit nonchalamment, sans réelle conviction : « On la laisse ici et on rentre a la maison comme si de rien n’était. »

Cette scène est de loin la plus troublante du film Sofia réalisé par la réalisatrice marocaine Meryem Benm’Barek-Aloïsi. Une jeune mère désemparée qui envisage la possibilité d’abandonner son enfant dans une poubelle. Mais cette scène n’a rien d’irréel. C’est la réalité de nombreuses mères célibataires au Maroc. L’histoire de Sofia peut troubler le téléspectateur qui n’est pas familier avec la société marocaine mais son réalisme fait la force du film. Le film met en lumière le quotidien des mères célibataires au Maroc.

Sofia est le premier long métrage de Meryem Benm’Barek-Aloïsi. Cette co-production maroco-franco-qatarie a été primée au Festival de Cannes 2018, remportant le prix Un Certain Regard ainsi que le prix du meilleur scénario dans sa catégorie. Le film sera projeté au Festival International du Film de Vancouver (VIFF) le 9 et le 11 octobre prochains.

Lena, garde-fou

C’est dans Burnout, réalisé par Noureddine Lakhmari que le public marocain a découvert l’actrice Sarah Perles. Dans chacun des deux films, Sarah Perles joue le rôle d’une étudiante en médecine. Et dans Burnout comme dans Sofia, elle se retrouve à risquer sa carrière pour aider une mère célibataire à accoucher dans un hôpital public (Sofia) ou à avorter (Burnout), car dans la loi comme dans la société, c’est souvent la femme qui porte le poids de la responsabilité.

Le sujet n’est pourtant pas si tabou au Maroc. Beaucoup de médias en parlent et des militants comme Aicha Ech-chenna, fondatrice de l’association Solidarité Féminine se battent depuis des décennies. Pourtant rien ne semble changer. « J’en ai marre que les choses ne changent pas », nous confie Sarah Perles. « Mais d’un autre côté c’est tellement ancré dans la culture, tellement ancré dans la vision que les Marocains ont de ce genre d’événements, non pas que j’aie perdu espoir, mais je suis consciente que ça prendra beaucoup plus de temps, que le processus est un peu lent. »

Lena est d’ailleurs la seule dans toute l’histoire, parmi tous les autres personnages, à réagir, à être dans la colère et l’indignation par rapport aux mesures prises pour cacher la honte et sauver l’honneur de la famille. Issue de la bourgeoisie casablancaise, de père français et de mère marocaine, elle est la seule à pointer du doigt les aberrations de la société marocaine, cette obsession des apparences au détriment de la dignité, de la réputation de la famille plutôt que le bonheur de l’individu. Ce choix d’un personnage occidental est pourtant décevant : ce rôle aurait été beaucoup plus puissant si Lena avait été maroco-marocaine. Comme s’il fallait être de culture occidentale pour s’indigner d’une telle injustice !

Souvent seules et rejetées par leur famille, beaucoup de mères célibataires n’ont pas la chance qu’a Sofia d’avoir à ses côtés sa cousine Lena. Interprété par Sarah Perles, le rôle de Lena caractérise la lucidité dans ce moment de désarroi, notamment dans cette scène où Sofia envisage d’abandonner son enfant.

Se sacrifier pour les apparences

Sofia, quant à elle, a non seulement accepté les codes de la société marocaine mais – au fil de l’histoire, on découvre qu’elle les a assimilés à tel point qu’elle les reproduits et contribue à leur pérennisation. L’histoire prend un tournant surprenant lorsqu’on comprend que Sofia devient victime et bourreau à la fois, emportant avec elle dans sa chute le destin d’un jeune homme innocent. Car Sofia l’a assimilé : tout est question d’apparence, surtout lorsque l’argent, la réputation et le statut social entrent en jeu.

La prouesse de Meryem Benm’Barek-Aloïsi, en plus du réalisme du film, est de réussir à reproduire un microcosme de la société marocaine où toutes les classes sociales interagissent. Et la distribution est tout aussi réussie, avec de grands noms du cinéma marocain. Le père de Sofia est joué par l’acteur et réalisateur Faouzi Bensaïdi, dont le film Volubilis est sorti ce mois-ci en France et au Maroc. Très peu connue en dehors des frontières du Maroc, la grande actrice Raouia célèbre pour ses rôles audacieux, joue le rôle de la future belle-mère de Sofia. L’actrice belgo-marocaine Lubna Azabal (Paradise Now, Rock The Casbah) joue quant à elle le rôle de la mère de Lena. Enfin, la jeune actrice Maha Alemi dans le rôle de Sofia en est à son deuxième long métrage; le public l’a découverte dans le très controversé Much Loved de Nabil Ayouch. « Le casting est tellement bien fait … on collait tous aux personnages, c’était assez marrant de tous nous voir ensemble parce que c’était presque comme si on ne jouait pas, » confirme Sarah Perles.

Réservations et accès sur le site : www.viff.org

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