Les fleurs du mal ou comment devient-on Kamikaze ?

Dr Emiko Ohnuki-Tierney, du haut de ses 84 ans et forte d’un demi-siècle d’expérience universitaire, s’est penchée sur la question : « Comment devient-on Kamikaze ? ». L’enseignante chargée de recherche à l’université du Wisconsin expose le fruit de ses investigations dans un ouvrage intitulé Kamikaze, Cherry Blossoms and Nationalisms. Le jeudi 22 novembre 2018, à l’auditorium du Asian Centre de l’université de Colombie-Britannique (UBC), elle expliquera comment, pendant la Deuxième Guerre mondiale, les élites japonaises ont mis le beau au service du mal.

Dr Emiko Ohnuki-Tierney

Automne 1944. Le Japon va perdre la guerre contre l’Oncle Sam. L’État-major nippon élabore et active l’opération Tokkôtai (kamikaze). Le bilan est macabre. Environ quatre mille pilotes périssent en se jetant sur les navires de guerre américains. Ces images sont bien ancrées dans les mémoires. En revanche, beaucoup ignorent que près de « 85 % étaient des soldats-étudiants » brillants, érudits, férus de cultures occidentales et orientales et capables de s’exprimer en anglais, en allemand, et même parfois en français. C’est choquant.

Face à ce choc, dans l’introduction de son livre, madame Ohnuki-Tierney s’interroge. « Comment et pourquoi des individus, et spécialement des intellectuels, se mettent-t-ils à participer, souvent de façon active, au développement des nationalismes ou même des ultranationalismes et des guerres ? » C’est le début d’un long et fastidieux retour dans l’inconscient collectif et les entrailles culturelles japonaises. Elle finit par trouver la cause du mal. Le virus est une fleur, la fleur de cerisier.

Ces fleurs représentent l’identité japonaise tant individuelle que collective

Les fleurs de cerisier, Cherry Blossoms, traversent tout l’univers culturel japonais : la poésie, la danse, la peinture, rien n’y échappe. Elle symbolise la rotation des saisons, le beau par excellence, au point de s’incruster dans l’ADN spirituel et dans l’âme de la nation. Selon Fabienne Duteil-Ogota, la Docteure Emiko Ohnuki-Tierney a réussi à montrer « comment le symbole des cerisiers en fleurs s’est construit dès le IXe siècle [au Japon] en opposition à celui des pruniers en Chine et comment, avant même la récupération nationaliste, ces fleurs représentaient déjà l’identité japonaise tant individuelle que collective ».

L’ouvrage du Dr Emiko Ohnuki-Tierney, Kamikaze, Cherry Blossoms and Nationalisms.

Face à la déroute militaire du Pays du Soleil Levant, en 1944, le gouvernement nationaliste va habilement utiliser la puissance de la symbolique des fleurs de cerisier pour envoyer des jeunes intellectuels au suicide. Et ça marche. Les avions sont repeints aux couleurs de la fleur de prédilection. Les jeunes lycéennes viennent dire adieu aux kamikazes, dans la joie, en brandissant des fleurs tant adulées. Au cours d’une conférence dans le Michigan, Dr Emiko Ohnuki-Tierney présente la photo du jeune Amezawa Kauyo arborant fièrement des tiges de fleurs de cerisiers, près de son avion de combat, avant son voyage du non-retour.

Des jeunes filles du secondaire brandissent des tiges de fleurs de cerisiers au départ des pilotes kamikazes en 1945.

Ensuite, la propagande prend le relais. Elle exalte « les pilotes s’écrasant dans les airs ou sur mer après avoir virevolté comme des pétales » ; « tu tomberas comme de beaux pétales de cerisier », dit-elle.

Les fleurs peuvent tuer

À l’heure où les nationalismes dépassent de nouveau la ligne de flottaison, aux États-Unis, en Chine, en Russie, entre autres, Dr Emiko rappelle que, « une des préoccupations principales de ce livre réside dans la question de savoir comment un nationalisme d’État se développe et comment il réussit et/ou échoue à être accepté par des individus « ordinaires » qui, sans question ni révolte, accueillent souvent comme s’ils étaient « naturels » des changements fondamentaux dans la culture et la société, instaurés par des politiciens, des militaires et des leaders intellectuels ».

Au cours de sa conférence le mois dernier au Center for Japanese Studies de l’université du Michigan, elle précise sa pensée : «J’ai voulu alerter sur le fait que, très souvent, quand nous pensons au nationalisme, nous évoquons des symboles évidents tels que le drapeau ; pourtant, des symboles anodins du quotidien comme les fleurs, et même le riz, peuvent se glisser furtivement dans notre inconscient, simplement parce qu’il nous semble impossible que les fleurs puissent tuer».

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