Si l’accès aux livres en français n’a jamais été aussi facile, les lieux physiques de rencontre, eux, disparaissent peu à peu. En Colombie-Britannique, les portes de ses librairies francophones se sont progressivement fermées, laissant la communauté francophone sans véritables points d’ancrage.
Louis Anctil, éditeur aux Éditions Pacifique Nord-Ouest (PNO), observe ce phénomène de près. Il travaille principalement avec des auteurs et des autrices qui racontent des histoires locales en français, mais il constate que le paysage de la vente de livres est en pleine transformation. « Depuis quelques années, il devient difficile de maintenir une librairie avec pignon sur rue, explique l’éditeur. Cette réalité s’explique en grande partie par l’augmentation des loyers, mais aussi par le fait que la francophonie est aujourd’hui plus dispersée qu’elle ne l’était auparavant », souligne-t-il.
Selon lui, il est désormais ardu de faire vivre une librairie strictement francophone dans ce contexte. « Les plateformes et autres sites de vente en ligne rendent l’accès aux livres beaucoup plus rapide et plus simple pour les lecteurs, ce qui exerce une pression bien réelle sur les libraires indépendants », précise-t-il. Cette concurrence numérique modifie profondément les habitudes d’achat et fragilise les commerces spécialisés.
Du côté des lecteurs francophones, toutefois, l’intérêt pour la lecture ne semble pas s’essouffler, bien au contraire. La pratique a même connu un regain pendant la pandémie. « C’est peut-être plus difficile pour les francophones de bouquiner en magasin, mais c’est devenu plus simple pour eux d’obtenir des livres », observe Louis Anctil.
Dans ce contexte, le véritable enjeu n’est plus tant l’accès aux ouvrages que l’accès à des lieux physiques où la communauté francophone peut se retrouver, échanger et faire vivre sa culture. Des événements comme le Salon du livre ou le Festival du Bois jouent d’ailleurs un rôle essentiel en offrant ces espaces de rencontre et de diffusion, même s’ils demeurent ponctuels.
Face à cette réalité, certaines librairies anglophones tentent de combler le vide. Elles offrent désormais des services en français et réservent des sections à la littérature francophone, contribuant ainsi, à leur manière, à la vitalité du livre en français dans la province. « C’est avec ces librairies qu’il faut maintenant collaborer », affirme l’éditeur.
Une offre francophone limitée du côté anglophone
Chez MacLeod’s Books, par exemple, l’offre reste limitée mais bien présente. « Nous avons une étagère de romans francophones et une autre consacrée aux livres d’histoires francophones », explique Cole Bzowy. « La demande est assez régulière, mais malheureusement, nous restons une librairie très anglophone. »
Même constat du côté de The Paper Hound. « Nous avons un certain roulement, mais une seule étagère, c’est tout ce que nous pouvons proposer pour l’instant », indique Kim Koch. Les ouvrages disponibles sont majoritairement des classiques de la littérature française. On retrouve surtout des auteurs comme Stendhal, Proust ou encore Zola. Et il s’agit, pour l’essentiel, de livres de seconde main, ce qui limite encore davantage l’accès à des publications récentes.
Cette réalité soulève une question importante : où les francophones de Vancouver peuvent-ils se procurer des livres neufs en français ?
« Il y a un vrai fossé qui s’est creusé depuis la fermeture de la dernière librairie indépendante francophone, Sophia Books », souligne Kim Koch. Sans ce point d’ancrage, l’offre locale s’est considérablement réduite, obligeant les lecteurs à se tourner vers des alternatives en ligne ou vers des solutions partielles.
Au-delà de l’enjeu commercial, c’est aussi une question de reconnaissance linguistique qui se pose. « Le français ne devrait pas être considéré comme une langue étrangère, mais en Colombie-Britannique, on en a presque l’impression », conclut-elle.
À Victoria, la Librairie Côte Ouest fait figure d’exception. Considérée comme l’une des dernières librairies indépendantes francophones en Colombie-Britannique, sa gérante, Lynn-Dell Goorachurn, s’appuie sur des communautés de lecteurs bien établies localement, mais aussi présentes à Nanaimo et à Comox. Elle travaille en grande partie avec des distributeurs basés à Montréal, ce qui lui permet de répondre à une variété de demandes. « Les gens m’envoient des demandes, et Je vérifie ensuite d’où des cinq ou six éditeurs elles proviennent », explique-t-elle.
Sur le terrain, la libraire reçoit d’excellents retours, autant de la part des parents que des enseignants. « Tout d’abord, cela offre une occasion concrète de les toucher : pouvoir prendre les livres dans ses mains et les lire. Pour les enseignants en particulier, c’est essentiel, car ils peuvent examiner la grammaire, les temps verbaux, le vocabulaire, et donner un contenu adapté à leurs élèves. »
Les parents, de leur côté, soulignent aussi l’importance culturelle de ces ouvrages. « Cela représente énormément pour eux de pouvoir emporter ces beaux livres à la maison et les partager avec leurs enfants ou leurs petits-enfants. Cela renforce ce lien, d’autant plus que nous vivons dans un environnement
assez artificiel ici, sur la côte ouest. Il faut vraiment faire un effort pour rester en contact avec la langue française, et la lecture ainsi que les livres constituent un élément important de ce lien », ajoute la gérante.
La seule étagère de livres francophones chez The Paper Hound illustre la place limitée accordée au français en C.-B.
Face à ces transformations, l’avenir du livre francophone en Colombie-Britannique passera inévitablement par une capacité d’adaptation et par le développement de nouvelles formes de partenariat. Dans un contexte où les repères traditionnels s’effritent, la coopération apparaît comme une piste essentielle pour assurer la pérennité et le rayonnement de la culture francophone.
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