L’exclusion, socle fédérateur de la communauté indo-canadienne

Sohan Singh Deo, président de la Khalsa Diwan Society. | Photo par Alice Dubot

Namaste, entend-on communément à la sortie de l’un des nombreux cours de yoga de la ville de verre. Si le terme sort volontiers de son cadre originel, cette salutation issue du sanskrit est ici utilisée quotidiennement par la communauté indienne, en particulier chez les hindous. À quelle réalité ce terme renvoie-t-il ? Pourtant publié en novembre 2013, cet article est toujours d’actualité.

Contrairement à la situation en Inde, une majorité d’Indo-canadiens pratiquent le sikhisme contre seulement 4% pour l’hindouisme. Si les notions de tolérance et de respect face aux autres cultes sont de mise, chaque communauté religieuse prône un modèle d’intégration qui lui est propre.

Une prédominance sikhe

Entre 1904 et 1908, 5 000 Indiens du Pendjab débarquent en Colombie-Britannique. Ce sont essentiellement des hommes, employés dans la construction du chemin de fer Canadien Pacifique et dans les scieries. Les conditions de vie précaires affectent ces sujets de la Couronne britannique que la montée de la discrimination n’épargne pas.

« Face à cette peur de l’exclusion raciale, le premier Gurdwara (ndlr : temple sikh) a été fondé en 1906 », explique Sohan Singh Deo, président de la Khalsa Diwan Society, l’une des plus anciennes organisations sikhes d’Amérique du Nord. « En 1908, le gouvernement canadien voulait stopper complètement l’immigration indienne en obligeant tout migrant d’arriver au Canada en une seule traite. Or, à l’époque, étant donné les moyens de transport, c’était bien entendu impossible », poursuit-il.

Affrété depuis Hong Kong avec à son bord plus de 300 Sikhs et une dizaine d’Hindous, le navire japonais Komagata Maru, bloqué dans l’anse Burrard pendant un mois, cherchait à défier la Loi sur l’exclusion canadienne. Renvoyés à Calcutta sous la menace de faire exploser le bateau, ces hommes ont été pour la plupart massacrés à leur retour par l’administration britannique, les accusant de complot sur fond de Première Guerre mondiale. Cette triste épopée illustre le rejet qu’essuyait cette communauté mais servira de socle fédérateur pour la communauté indo-canadienne.

« Au-delà des simples croyances religieuses, la Khalsa Diwan Society était un lieu partagé à l’époque par toutes les communautés sud-asiatiques pour endiguer la discrimination », soutient Sohan Singh Deo.

Un engagement politique problématique

Dans les sous-sols du Gurdwara au 8000 rue Ross, le bureau de Sohan Singh Deo sert également de lieu de doléances. Deux femmes, le visage crispé, s’entretiennent avec lui en pendjabi. Depuis longtemps, la communauté sikhe s’active politiquement.

Le cas de William Hopkinson, un officier de police qui servait d’interprète et rendait compte de l’immigration indienne aux Britanniques depuis le Canada en est l’exemple typique. Accusé d’infiltrer le parti Ghadar, un mouvement politique sikh actif à Vancouver qui œuvrait à l’indépendance de l’Inde, il a été assassiné par Bhai Mewa Singh en 1914. Ce dernier, condamné à mort, fait aujourd’hui encore figure de martyr sikh canadien. « Nous cherchons actuellement à retirer le nom de Mewa Singh des casiers criminels canadiens », confirme Sohan.

La troisième voie

Pour Sri Prameyaji, prêtre au temple hindou Shree Mahalakshmi, les sphères politiques et religieuses doivent être pourtant clairement séparées. Arrivé à Vancouver en 1980, ce prêtre, issu de la caste des brahmanes, seule à pouvoir conférer une autorité spirituelle, adresse un message de tolérance et d’unité dans la foi. « En réalité, toutes les religions croient en un seul Dieu. Tout le monde regarde, quand il invoque, vers le ciel et non par terre », s’amuse-t-il.

Au sujet de la majorité sikhe à Vancouver, il fait remarquer que le sikhisme est une religion issue des traditions hindoues : « La moitié des sikhs aujourd’hui pensent qu’ils sont totalement séparés de l’hindouisme, or les fondements restent les mêmes », insiste-t-il.

Pourtant, lorsque l’on évoque le Punjabi Market, à prédominance sikhe, situé sur la rue Main entre les 49e et 56e avenues, il s’emporte : « Nous ne pouvons promouvoir ce type de projet. Il s’agit d’un stratagème politique pour faire la promotion de sa propre culture. Dans les préceptes hindous, nous apprenons à nous adapter au système qui nous reçoit, à ne pas bouleverser l’ordre établi ».

En attendant, même si de nombreuses échoppes du Punjabi Market se sont déplacées à Surrey, où la majeure partie de la communauté indo-canadienne vit désormais, le projet de l’Indian Gate, à l’instar du Millennium Gate à Chinatown, est toujours dans les tiroirs et fermement défendu par la communauté sikhe de Vancouver. Sacre de l’intégration indo-canadienne ou tractations politiques ? L’avenir nous le dira. Namaste.

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