Cohabiter avec les animaux

Goose

Photo par HVargas, Flickr

Mon premier souvenir d’enfance, c’est de l’herbe. J’étais allongée de tout mon corps sur l’espèce de peluche brunâtre-verdâtre qui constitue les gazons de Los Angeles. Je rassemblais de mon mieux les techniques de coordination dont je disposais à 18 mois, pour me lever et m’échapper en trottinant loin d’une oie en colère qui prenait ma petite personne à nattes pour une menace.

Je me souviens de l’oie qui cacardait fort et du regard de haine dans ses yeux alors qu’elle me suivait sans répit en piquant férocement du bec. Mes petites jambes potelées, incapables de marcher vite, me peinaient autant que les sourires de ma famille qui ne faisait que s’abriter du soleil à l’ombre d’un sycomore. Ça ne faisait que commencer !

J’ai un long passé de susci-ter de l’énergie négative chez des animaux habituellement dociles, qui sait pourquoi. À neuf ans, je suis même devenu végétarienne parce que je ne voulais plus rien avoir à faire avec ces démons à fourrure. Mais peu importe mes manœuvres pour leur échapper, ils avaient l’air de me poursuivre.

Je faisais une randonnée tranquillement au Royaume-Uni, lorsqu’un mouton gallois s’est décidé à s’évader de son enclos, à me trouver, à me chercher querelle par surprise, et à sauter sur un tronc d’arbre tombé tout en grognant et en frappant du sabot… Ce qui a suffi à me faire enfuir, effrayée, vers un autre chemin. Je me suis perdue des heures durant….

Une autre fois, dans un village Lahu de Thaïlande du Nord, je me trouvais sur un étroit chemin au sommet d’une montagne. Ma promenade avec un groupe d’enfants n’était pas très avancée lorsque nous avons rencontré un troupeau de vaches qui descendait comme un gros nuage le sentier resserré de la montagne. Nous n’avons pas eu d’autre choix que de nous sauver au péril de nos vies, jusqu’au moment où un enfant a découvert une faille dans la montagne. Il s’est aplati contre la pierre, en nous indiquant d’en faire autant, quelques secondes avant le passage en débandade des vaches déchaînées.

 Et puis bien entendu, il y a eu “la grande peur du lapin” en 2005 lorsque je gardais des lapins sur les collines d’Hollywood. Je m’occupais d’un lapin qui avait ses quartiers partout dans la maison et qui était parti s’occuper dans la salle voisine. Je m’étais roulé en boule dans le canapé, munie d’un verre de vin rouge et d’un film sentimental dans le beau salon tout blanc de mon amie.

La bande sonore du drame se fondait en une grande symphonie avec violons; je me pressais contre la TV pour entendre le chuchotement du dialogue. C’est à ce moment précis que le lapin a sauté en l’air, y a flotté assez de temps pour me faire crier et, bien entendu, répandre mon vin (rouge) dans toute la salle (blanche).

Je l’ai regardé tout droit dans ses petits yeux sans âme; je me suis rendue compte que le lapin ne s’était jamais trouvé ailleurs que sous moi. Il était assis, patiemment, en attendant le moment parfait pour se faire voir.

Los Angeles a jeté d’autres mignons animaux sur mon chemin. Des cerfs qui grognaient, entre moi et ma voiture. Des paons qui rôdaient autour. Des écureuils hostiles qui volaient mon déjeuner. Ensuite, Los Angeles m’a envoyé la plus mignonne des créatures : ma fille, née l’été passé.

En prenant la décision de déménager à Vancouver, j’ai su qu’il fallait absolument en finir avec le mauvais karma des animaux, surtout pour ma fille. Je veux que le premier souvenir de mon enfant soit de prendre un lapinot ami dans ses bras tout en voyant sa famille lui sourire; et non pas de courir pour échapper à une oie de l’Ile Granville.

Alors j’ai une stratégie tout simple. Tous les jours, nous partons à l’aventure, trouver des animaux avant qu’ils ne nous trouvent. Dans cette état d’esprit, la seule déception serait de ne pas rencontrer le moindre animal, conséquence que j’accepte d’avance.

Et, tous les jours, nous avons réussi notre mission, et nous en sommes venus à beaucoup admirer la bravoure de ma fille. Il n’y a pas longtemps, nous visitions une ferme privée dans les environs de Vancouver, où elle s’est précipitée vers la plus grosse chèvre qu’elle voyait dans l’enclos (en se détournant des adorables chevreaux plus sympathiques) pour lui donner une gentille tape.

À mon étonnement, la chèvre n’a pas cherché à la mordre, ne lui a pas jeté un regard noir. Au lieu de cela, elle lui a fait connaître son appréciation de cette rare gentillesse; elle s’est retournée, comme pensive, et s’en est allée.

Tout comme la vieille chèvre, ma mauvaise habitude d’être la cible des animaux avait seulement besoin d’une gentille tape : quelque chose pour m’en défaire, lui donner une nouvelle direction. Ma fille ne me fera jamais manger de viande pour autant, mais j’ai appris qu’il est impossible de vivre sans animaux.

 Traduction Nigel Barbour