Le cerveau humain serait-il une arme de destruction écologique ?

« Nous sommes devenus notre propre menace. Le plus grand danger pour l’humanité est aujourd’hui l’humanité. Il est temps de regarder en face l’agonie de notre monde et d’être un peu sérieux. La tâche est immense et le temps presse. Si le génie humain existe, c’est ici et maintenant qu’il doit se manifester. »

Ces mots du poète Aurélien Barrau résonnent. Notre civilisation s’est construite grâce à l’inventivité humaine et son envie irrépressible de toujours améliorer son sort. Y est-elle parvenue ? Pour l’instant peut-être. Mais c’est au prix d’une immense machine à transformer le monde naturel en déchets, et ce faisant en détruisant la vie.

On se plaît à penser qu’Homo sapiens serait l’espèce la plus intelligente qui soit. Comment donc expliquer, que face aux constats écologiques, nous continuions d’échouer à tirer des conséquences appropriées ? Comment expliquer qu’une espèce si intelligente qu’elle s’est dotée de la technologie des dieux, demeure impuissante à dévier sa course de la catastrophe promise ? 

Sébastien Bohler, docteur en neurosciences et auteur du « Bug Humain » fait la lumière sur nos comportements profondément incohérents. Il accuse le cerveau d’être un organe défaillant.

Des cerveaux accros à la dopamine dans lesquels le striatum commande et le cortex détruit

L’auteur raconte qu’Homo sapiens doit son succès à son intelligence. Le cerveau est une merveille de complexité biologique. Un outil lentement mis au point à travers des centaines de milliers d’années d’évolution génétique. L’activité de près de cent milliards de neurones produit la conscience et c’est la partie du cortex cérébrale qui détient la capacité à réfléchir au sens que l’on souhaite donner à sa vie. C’est le cortex qui est responsable de la capacité d’abstraction, de coopération, de planification qui ont permis toutes les prouesses techniques, scientifiques, artistiques et littéraires.

En revanche, notre instinct, nos pulsions comme nos désirs les plus simples, nous les devons à une autre partie du cerveau : le striatum. Cette partie primitive du cerveau est bien plus ancienne que le cortex. On en trouve des premières traces dans des espèces fossilisées vieilles de centaines de millions d’années. Son rôle a toujours été et continue d’être simple : assurer la survie de l’individu et de ses gènes.

Le striatum commande au cortex de faire ce qu’il faut pour maximiser ses chances de survie. Il convoque le circuit de la récompense en procurant du plaisir grâces aux neurones à dopamine. La dopamine est un neurotransmetteur qui provoque la sensation de plaisir et, partant, commande un certain nombre de comportements. Nous faisons ce que nous faisons pour survivre. L’addiction à la dopamine nous pousse à agir, à nous lever le matin, à travailler, à organiser notre vie pour obtenir de la Nourriture, du Statut social, du Sexe, Économiser la dépense énergétique et déceler de l’Information. Ce sont les cinq renforceurs primaires du striatum qu’on retiendra mieux sous l’acronyme NESSI.

« Comment s’expliquer face aux constats écologiques, que nous soyons incapables de prendre les décisions qui s’imposent ? » | Photo de Aloïs Gallet

Dans la savane, le striatum récompense l’homme à coups de dopamine lorsqu’il lui dit de se goinfrer tout de suite de baies bien mûres. Il ne lui dit pas de n’en manger qu’un peu et d’en garder pour le lendemain, car le lendemain un concurrent pourrait avoir tout avalé. Dans la savane, le striatum s’allume lorsqu’une occasion de s’accoupler se présente, car les partenaires sont rares et que la survie de ses gènes dépend de la capacité à séduire, dirons-nous, de préférence le plus souvent possible. Dans la tribu, acquérir du statut social est essentiel car c’est la garantie d’accéder prioritairement à la sécurité, à la nourriture ainsi qu’aux partenaires sexuelles. Le striatum envoie de la dopamine quand un individu défie et défait un concurrent de plus haut rang. Le striatum est feignant à l’image de toutes les espèces. Il s’agit d’économiser l’énergie. Enfin, notre ancêtre primitif est avide d’informations. Sa survie dépend de sa capacité à détecter des informations aussi subtiles qu’elles soient dissimulées dans l’environnement. Il faut savoir reconnaître les empreintes dans la boue et anticiper : s’agit-il d’un prédateur ou d’une proie ? C’est encore une question de survie.

Le problème du striatum est qu’il ne connaît ni la modération ni la satiété. Le striatum ne reçoit jamais assez de dopamine. Il n’y a ni fonction stop ni pause dans le striatum puisque l’activation des cinq renforceurs NESSI signifie systématiquement de meilleures chances de survie. Cette addiction du striatum à la dopamine a favorisé la survie et la sélection des individus les plus goinfres, les plus assoiffés de sexe et de pouvoir, les plus efficaces et les plus vifs. Nous sommes leurs descendants remplis de vices et assoiffés de croissance matérielle, énergétique et économique.

Le cortex cérébral, lui, s’est développé plus tardivement. Le génie humain s’est exprimé dans les arts et dans les sciences, avec des progrès fulgurants depuis la révolution industrielle. L’homme est devenu maître et possesseur de la nature, pour créer un monde de pléthore dans lequel rien ne viendrait plus à manquer. Ce qui ne manquera pas de déplaire à l’ogre striatum. Cela voudrait dire que c’est toujours le striatum qui commande le cortex, et pas l’inverse. 

Le cortex a mis au point l’agriculture moderne. Cette activité humaine de base est désormais largement mécanisée et soutenue par le génie de la chimie des engrais et celui de la génétique. Si bien que l’agriculture moderne produit sept tonnes de céréale par hectare. De si grand volumes excèdent ce que les humains peuvent manger. On en nourrit donc des bovins dont on tirera 68 millions de tonnes de viande par an au prix de quinze mètres cubes d’eau et vingt kilos de CO2 par kilogramme de steak. Ce prix n’apparaît nulle part à la caisse, il est payé par la planète. En conséquence d’une surproduction de protéine animale, les fastfoods bradent la viande. Nous surconsommons. Il y a plus de décès de suralimentation que de dénutrition dans le monde. Plus de deux milliards d’individus sont en surpoids. Au Canada, 27 pour cent de la population est obèse. C’est la faute du striatum qui raffole des graisses, des sucres et des protéines, car d’où il vient, ces ressources sont rares, et maintenant qu’elles sont abondantes, le striatum du consommateur croit qu’il faut en profiter. Tant pis si c’est un saccage pour le climat en plus d’être une tragédie pour les vaches. Le striatum a ses raisons. 

Selon Sébastien Bohler, l’instinct de reproduction et l’appétit sexuel qui avaient pendant longtemps été cantonnés aux rares chances que rencontraient les individus beta, a connu une absolue révolution avec l’avènement de l’internet. En mobilisant une technologie de communication extrêmement lourde et énergivore, ce sont désormais 136 milliards de vidéos pornographiques qui sont visionnées chaque année, soit une part substantielle du trafic de données sur internet dont l’empreinte carbone a dépassé celle de l’aviation mondiale (5 pour cent en ordre de taille). L’intarissable soif de sexe de centaines de millions de striatums qui surfent sur internet cachés derrières des écrans fait, dans le cas du porno, peu de bébés, mais elle fait fondre les glaciers. Il semblerait que les sites de rencontre soient moins destructeurs pour le climat, même si c’est bien le même appétit du striatum qui est sollicité. 

L’acquisition du statut social est un besoin fondamental des humains. Il a été mesuré que plus un individu a de statut, plus son striatum est gros. Cela se traduit aujourd’hui par une course aux rémunérations les plus élevées, une concurrence féroce pour l’accès aux meilleurs postes. On notera que les plus hauts salaires sur le marché sont souvent proposés par les industries les moins vertueuses pour la planète. Qu’importe ! Pour le striatum qui ne sait pas s’arrêter, plus c’est mieux, pourvu que ce soit plus que le collègue.

Ce besoin de statut se traduirait également par les signes extérieurs de richesse. Le marketing exploite largement cette faiblesse psychique pour vendre des véhicules aux hommes. Les SUV et les Pick-Ups dont les puissances et les dimensions excèdent largement les besoins réels des utilisateurs, sont vendus en sollicitant les striatums. Posséder ces véhicules, c’est être important. Un conducteur fiable, un homme capable et responsable, paré pour toutes les éventualités comme celle d’aller chasser le bison dans les plaines de Costco, ou d’emmener la fiancée au camping une fois l’année. Qu’importe, plus c’est gros, plus c’est bon, se dit-il. Le striatum a ses raisons.

Et quoi penser des individus dont le but est d’acquérir une multitude de maisons et d’appartements. Pousser le plus grand nombre à devenir rentiers lorsque la rationalité sociale commanderait à chacun de se limiter à une demeure par foyer. Qu’est-ce qui pousse ces propriétaires à vouloir acquérir autant de richesse et de pouvoir si ce n’est l’envie de statut social, le réflexe primaire d’accumulation, et celui de vouloir profiter légalement et avantageusement du travail des autres afin d’économiser ses propres efforts. Il y a fort à parier que Sébastien Bohler nous dirait que c’est encore le striatum qui a commandé au cortex de justifier tous ces excès. 

Enfin les striatums sont aussi responsables de notre insatiable appétit pour l’information. Nos vies en sont remplies à travers les panneaux signalétiques, la radio, la télévision et ses dizaines de chaînes à travers lesquelles on zappe sans être en mesure d’assimiler les contenus. Désormais, on scrolle sur nos téléphones des informations sans grand intérêt, mais sans parvenir à s’arrêter pour autant. C’est encore la faute au striatum qui relâche de la dopamine à chaque nouveau feed. C’est le phénomène de l’infobésité auquel les cerveaux succombent car le striatum n’est pas programmé pour se limiter. 

Retrouver notre raison en mettant le striatum au service de l’intelligence

Entre crise écologique et désirs profonds des humains, nous sommes au règne de l’incohérence. Il nous faut pourtant lutter contre l’effondrement cognitif de masse. Pour Sébastien Bohler, la découverte de ces défaillances cognitives a le mérite d’ouvrir quelques débats. 

Conscient de notre faiblesse naturelle, le politique doit-il encourager l’exploitation des biais cognitifs par le marketing ou par les algorithmes afin de maximiser les performances économiques ? Ou au contraire, doit-il réglementer et protéger la jeunesse du risque de destruction de ses capacités d’attention, les consommateurs du risque de manipulation qui les conduit à acheter des biens dont ils n’avaient pas besoin et pour lesquels ils n’avaient pas les moyens ? Appartient-il au politique de limiter la capacité des entreprises à détruire trop vite des ressources naturelles non renouvelables et précieuses, lorsque l’entreprise industrielle ne consiste qu’à répondre à un éventuel désir du consommateur, et non à un besoin humain réel ? On pourra penser par exemple au rêve de certains industriels de mettre la toile au-dessus de nos têtes en remplaçant les ciels étoilés par des constellations de satellites internet.

Si la course technologique et économique que l’on observe persiste à accélérer dans le seul but d’accélérer, si elle persiste à s’étendre dans le seul but de s’étendre, s’il n’y a en réalité aucun dessein profond à cette accaparation privée des ressources minérales, biologiques et des ressources en espace, comment justifier que cette course soit encore morale ? Comment justifier que cette destruction soit toujours légale ?

Il y a fort à parier que ce débat a eu lieu par le passé. On remarquera qu’au titre des sept péchés capitaux de la religion chrétienne, on y trouve la gourmandise, la luxure, l’orgueil, la paresse et l’envie. Tous ces commandements sonnent pour Sébastien Bohler comme des tentatives anciennes de l’Église de contenir les excès des renforceurs primaires du striatum.

Au plan des améliorations individuelles, l’auteur s’attarde sur l’exemple des stages de pleine conscience. Ces formations proposent d’entraîner leurs participants à maximiser le plaisir tiré de la découverte ou de la redécouverte d’un plaisir simple. L’expérience dite « du grain de raisin » consiste à apprécier dans les plus petits détails les caractéristiques du petit fruit. Pour saisir sa texture et sa forme, les participants feront rouler le grain sur et sous la langue, puis testerons sa résistance entre les dents, afin finalement de la croquer doucement, et tardivement, pour y découvrir sa pulpe et ses saveurs. Tout ça, grâce à la pleine concentration et la pleine attention. La bonne nouvelle, c’est que les striatums sont malléables, ils peuvent être entraînés à la patience et peut-être même à la sobriété.

Pour dompter nos striatums, des phases de privation et d’abstinence ont fait la preuve de leur efficacité. Elles servent à remettre à zéro le compteur du plaisir. L’expérience n’en est que plus grande car un striatum qui a été bombardé de stimuli est un striatum engourdi. Il ne supporte plus les phases de calme. Au contraire un striatum surpris libère des quantités supérieures de dopamine et autant de plaisir en plus.

Tous les éducateurs savent qu’il est préférable pour une vie d’adulte sereine d’apprendre à l’enfant la patience, l’appréciation et la modération. Ces bonnes manières tendent à dompter les striatums dans l’intérêt de la vie en société. Sébastien Bohler mentionne des études qui ont prouvé qu’entre le plaisir immédiat procuré par un jeu vidéo, et le plaisir différé d’une expérience scientifique, même le jeune élève peut atteindre des niveaux de dopamine et de plaisir comparables. À la condition toutefois que l’élève ait résisté à l’envie de se distraire pendant les dix premières minutes de l’expérience scientifique, là où le niveau d’impatience est le plus élevé. La capacité des futures générations à résister aux appels de l’instant sera clé.

Ainsi, serait-il possible de créer une génération d’accros du savoir plutôt qu’une génération d’accros du plaisir immédiat ? Peut-on faire transiter l’humanité d’une espèce à l’intelligence de génie et la conscience d’un chimpanzé, vers une espèce à l’intelligence de génie et la conscience d’un sage ? C’est en tous cas le défi cognitif qui vous était présenté.

Tout l’monde a ses addictions, faut l’admettre
Choisis-en une seule qui devienne ton esclave et jamais ton maître 
(Youssouffa – Mon Roi)

Aloïs Gallet
Juriste, économiste, co-fondateur d’Albor Pacific et EcoNova Education
Conseiller des français.es de l’étranger

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